Michel Leter

Lit

2. d'ouvrière à Yéménite

apocalypse

[1984]

 

© l'invendu, 1998

 

Glacé, ton corps est resté accroché là, comme signet entre les pages des livres, comme saigné entre les draps du lit. Mes descriptions noyées sous les effets de réel, sous les détail "expressifs", "évocateurs" ont été mises en uvre pour se faire oublier. L'après-guerre fut porteuse d'espérance mais l'école du regard ne m'a rien appris. Tu restais cette femme du Banquet, à la beauté qui ne saurait égaler en inspiration celle du jeune homme, et dont le poète va jusqu'à s'approprier la fécondité.
Portraits ? Jeux de voiles. Tous ces portraits, "vivants", "saillants", plus faux que nature, dissimulaient autant d'armes inavouables.
La mort, c'était toujours l'autre, la grande inerte : la matière et jamais, au grand jamais, toi qui fut nommée une bonne fois pour toute Ève, "Hawah", la vivante. Et refus
de reconnaître mon meurtre, mille ans durant, avatars d'Eurydice, ce furent Béatrice, Sophie, Clarimonde, Aurélia, Vera, Mary, Lady Madeline... disparues "par accident" pour le monde spirituel.

Je me suis déchargé de la mort sur la matière que j'ai baptisée "inanimée", celle des objets. J'ai voulu nous blanchir au plus vite.
J'ai voulu nous blanchir au plus vite.
Tu es si blanche en effet sur ce lit pour ne pas dire livide. Au temps où je te nommais Marguerite Gautier, tu possédais au suprême degré l'art de faire disparaître cet oubli de la nature par ce simple arrangement des choses que tu revêtais. Ton cachemire, dont la pointe touchait terre, laissait échapper de chaque côté les larges volants d'une robe de soie et l'épais manchon - qui noyait tes mains et que tu appuyais sur ta poitrine - était garni de plis si habilement ménagés que l'il n'avait rien à redire si exigeant qu'il fût au contour des lignes.
Ta tête, une merveille, était l'objet d'une coquetterie particulière. Elle était toute petite et sa mère, comme le dirait de Musset, semblait l'avoir faite ainsi pour la faire avec soin.
Dans un ovale d'un grâce indescriptible, mets des yeux noirs surmontés de sourcils d'un arc si pur qu'il semblaient peint ; voile ces yeux de grands cils qui, lorsqu'ils s'abaissaient, jetaient de l'ombre sur la teinte rose des joues ;
trace un nez fin, droit, spirituel, aux narines un peu ouvertes par une aspiration ardente vers la vie sensuelle ; dessine une bouche régulière, dont les lèvres s'ouvraient gracieusement sur des dents blanches comme du lait ; colore la peau de ce velouté qui couvre les pêches qu'aucune main n'a touchées et tu auras l'ensemble de cette charmante tête.
Les cheveux noirs comme du jais, ondés naturellement ou non, s'ouvraient sur ton front en deux larges bandeaux et se perdaient derrière ta tête, en laissant voir le bout de tes oreilles auxquelles brillaient deux diamants d'une valeur de quatre à cinq mille francs chacun.
Le prêtre oignit des huiles saintes tes pieds, tes mains et ton front de mourante, récita une longue prière et tu trouvas prête à partir pour le ciel où tu iras sans doute, si Dieu a vu les épreuves de ta vie et la sainteté de ta mort.
Depuis ce temps tu n'as pas dit une parole.
Tout est fini.
Tu es entrée en agonie cette nuit à deux heures environ. Jamais martyre n'a souffert pareilles tortures, à en juger par les cris que tu poussais. Deux ou trois fois, tu t'es dressée tout debout sur ton lit, comme si tu eusses voulu ressaisir ta vie qui remontait vers Dieu.
Des larmes silencieuses ont coulé de tes yeux et tu es morte. Alors, je me suis approché de toi, je t'ai appelée et comme tu ne répondais pas je t'ai fermé les yeux et je t'ai embrassée sur le front.

Je décidai de te prénommer Virginie... Ta taille légère et élevée se dessinait parfaitement sous ton corset et tes cheveux blonds, tressés à double tresse, accompagnaient admirablement ta tête virginale. Tes beaux yeux bleus étaient remplis de mélancolie ; et ton cur agité par une passion combattue donnait à ton teint une couleur animée, et à ta voix de sons pleins d'émotion. Le contraste même de ta parure élégante, que tu semblais porter malgré toi, rendait ta langueur encore plus touchante, personne ne pouvait la voir ni l'entendre sans être ému.
Nous cherchâmes de notre côté, le long du rivage, si la mer n'y apporterait point ton corps : mais le vent ayant tourné subitement, comme il arrive dans les ouragans, nous eûmes le chagrin de penser que nous ne pourrions pas même te rendre les devoirs de la sépulture.

Après quoi, je me suis mis à t'appeler Catherine Maheu. Fluette pour tes quinze ans, tu ne montrais de tes membres, hors du fourneau étroit de ta chemise, que des pieds bleuis, comme tatoués de charbon, et des bras délicats, dont la blancheur de lait tranchait sur le teint blême de ton visage, déjà gâté par les continuels lavages au savon noir. Un dernier baîllement ouvrit ta bouche un peu grande, aux dents superbes dans la pâleur chlorotique des gencives ; pendant que tes yeux gris pleuraient de sommeil combattu, avec une expression douloureuse
et brisée, qui semblait enfler de fatigue sa nudité entière.

D'un élan tu t'étais pendu à lui, tu cherchas sa bouche et y collas passionnément la tienne, tu revis le soleil, tu retrouvas un rire calmé d'amoureuse. Ensuite il n'y eut plus rien. Étienne étais assis par terre toujours dans le même coin, et il t'avait sur les genoux, couchée immobile. Des heures, des heures s'écoulèrent. Il crut longtemps que tu dormais ; puis il te toucha, tu étais très froide, tu étais morte. Pourtant, il ne remuait pas, de peur de te réveiller.

Puis, dans l'espoir de faire concurrence à l'état civil, je t'accordai le titre de Madame de Mortsauf. Tes épaules étaient partagées par une raie de laquelle coula mon regard plus

 

Hardi que ma main... Mon regard se régalait en glissant sur toi, il pressait ta taille, baissait tes pieds, et se jouait dans les boucles de ta chevelure.
Mon il déchirait l'étoffe, je revoyais la lentille qui marquait la naissance de la jolie raie par laquelle ton dos était partagé.
Tes cheveux fins et cendrés te faisaient souvent souffrir, et ces souffrances étaient sans doute causées par de subites réactions du sang vers la tête. Ton front arrondi, proéminent comme celui de la Joconde, paraissait plein d'idées inexprimées, de sentiments contenus, de fleurs noyées dans des eaux amères. Tes yeux verdâtres, semés de points bruns étaient toujours pâles ; mais s'il s'agissait de tes enfants, s'il t'échappait de ces vives effusions de joie ou de douleur, rares dans la vie des femmes résignées, ton il lançait alors une lueur subtile qui semblait s'enflammer aux sources de la vie et devait les tarir ; éclair qui
m'avait arraché des larmes quand tu me couvris de ton dédain formidable et qui te suffisait pour abaisser les paupières aux plus hardis. Un nez grec comme dessiné par Phidias et réuni par un double arc à des lèvres élégamment sinueuse, spiritualisait ton visage de forme ovale, et dont le teint, comparable au tissus des camélias blancs, se rougissait aux joues par de jolis ton roses. Ton embonpoint ne détruisait ni la grâce de ta taille, ni la rondeur voulue pour que tes formes demeurassent belles quoique développées. Le bas de la tête n'offrait point ces creux qui font ressembler la nuque de certaines femmes à des troncs d'arbres, tes muscles n'y dessinaient point de cordes et partout les lignes s'arrondissaient en flexuosité désespérantes pour le regard comme pour le pinceau. Un devet follet se mourait le long de tes joues, dans les méplats du col, en y retenant la lumière qui s'y faisait soyeuse. Tes oreilles petites et bien contournées étaient, suivant ton expression, des oreilles d'esclave et de mère. Tes bras étaient beaux, ta main aux doigts recourbés était longue, et comme dans les statues antiques, la chair dépassait ses ongles à fines côtes.
Tu avais le pied d'une femme comme il faut, ce pied qui marche peu, se fatigue promptement et réjoui la vue quand il dépasse la robe.
Quand tu eus cessé de parler, tu me lanças un dernier regard, et mourut aux yeux de tous. Étendue sur le sommier de ton
lit ; maintenant calme, là où tu avais tant souffert. Ce fut ma première communication avec la mort. Je demeurai pendant toute cette nuit les yeux attachés sur toi fasciné par l'expression pure que donne l'apaisement de toutes les tempêtes, par la blancheur de ton visage que je douais encore de des innombrables affections mais qui ne répondait plus à mon amour. Quelle majesté dans ce silence et dans ce froid ! combien de réflexions n'exprime-t-il pas ? Quelle beauté dans ce repos absolu, quel despotisme dans cette immobilité : tout le passé s'y retrouve encore et l'avenir y recommence. Ah ! je t'aimais morte autant que je t'aimais vivante. Au matin le comte s'alla coucher, les trois prêtre fatigués s'endormirent à cette heure pesante, si connue de ceux qui veillent. Je pus alors, sans témoins, te baiser au front avec tout l'amour que tu ne m'avais jamais permis d'exprimer.

C'est alors que je t'affublai du sobriquet de Nana.Très grande, très forte pour tes dix-huit ans, dans ta tunique blanche de déesse, tes longs cheveux blonds, simplement dénoués sur tes épaules. Toi morte ! Par exemple, une si belle fille !
Un corps comme on n'en trouverait plus, des épaules, des jambes et une taille ! Était-ce drôle que tu fus morte !
Paris te verrait toujours comme ça, allumée au milieu du cristal, en l'air ainsi qu'un bon Dieu. Non c'était trop bête de se laisser mourir dans une pareille position ! Maintenant, tu
devais être jolie, là-haut !
Puis je te fis répondre au nom d'Ellénore. Offerte à mes regards au moment où mon cur avait besoin d'amour, ma vanité de succès, tu me parus une conquête digne de moi. Tu cédas enfin à l'acharnement de la nature ennemie ; tes membres s'affaissèrent. Tu voulus pleurer, il n'y avait plus de larme ; tu voulus parler, il n'y avait plus de voix : tu laissas tomber comme résignée ta tête sur le bras qui l'appuyait ; ta respiration devint plus lente ; quelques instants après tu n'étais plus. Je demeurais longtemps immobile près de toi sans vie. La conviction de ta mort n'avait pas encore pénétré dans mon âme ; mes yeux contemplaient avec un étonnement stupide ce corps inanimé.
C'est alors que je t'identifiai à Yvonne de Galais. Blonde, élancée, un visage aux traits un peu courts, mais dessinés avec une finesse presque douloureuse. Et comme tu étais déjà passée devant moi, je regardai ta toilette qui était bien la plus simple et la plus sage des toilettes. Tes chevilles étaient si fines qu'elles se pliaient par instants et qu'on craignait de les voir se briser. Alors une affreuse crise d'étouffement te saisit ; tes beaux yeux bleus, qui un instant, m'avaient appelé si tragiquement, se révulsèrent ; tes joues et ton front noircirent, et tu te débattis doucement, cherchant à contenir jusqu'à la fin ton épouvante et ton désespoir.
Tu étais morte hier à la tombée de la nuit. Te voici. Plus de fièvre ni de combat. Plus de rougeur, ni d'attente. Rien que le silence, et, entouré d'ouate, un dur visage insensible et blanc, un front mort d'où sortent les cheveux drus et durs. L'enterrement est pour midi. Le médecin craint la décomposition rapide, qui suit parfois les embolies. C'est pourquoi ton visage, comme tout le corps d'ailleurs est entouré d'ouate imbibée de phénol. L'habillage terminé - on t'a mis ton admirable robe de
velours bleu sombre, semée par endroits de petites étoiles
d'argent, mais il a fallu aplatir et friper les belles manches
à gigot maintenant démodées - au moment de faire monter le cercueil, on s'est aperçu qu'il ne pourrait pas tourner dans
le couloir trop étroit . Mais alors je m'avance, je prends
le seul parti possible : avec l'aide du médecin et d'une femme,
passant un bras sous ton dos, l'autre sous tes jambes, je te charge contre ma poitrine. Assise sur mon bras gauche, les épaules
appuyées contre mon bras droit, ta tête retombante retournée sous
mon menton,tu pèses terriblement sur mon cur. Agrippé au corps

 

Inerte et pesant, je baisse la tête sur la tête de celle que j'emporte, je respire fortement et tes cheveux blonds
aspirés m'entrent dans la bouche - des cheveux morts qui ont
un goût de terre.
Il m'arrivait de te sublimer en Madame de Couaën. Tu étais
effectivement fort belle, mais d'une de ces beautés étrangères
et rares auxquelles nos yeux ont besoin de s'accomoder .
Après t'avoir prévenue de quelques endroits où tu aurais à
répondre « oui monsieur. », à mes questions, j'entrai dans l'application du sacrement, et j'opérai bientôt les onctions en signe
de croix au sept lieux désignés. Ce qui se passait en moi
tandis que je parcourais et réparais ainsi le sacré pinceau
tes paupières, tes oreilles, tes narines, ta bouche, ton cou,
tes mains et tes pieds de mourante, en commençant par les
yeux, comme le sens le plus vif, le plus prompt, le plus vulnérable, et dans les organes doubles, en commençant par celui de droite, comme étant le plus vif encore et le plus accessible.
A cet instant, je t'imaginais Bérénice "Petite-Secousse'".
Tu entras, vêtue de deuil. Ta figure était délicate et
voluptueuse. Très entourée par les garçons tu vins t'asseoir à une
petite table.
Puis soudain nos yeux s'étant rencontrés
- Tiens m'écriai-je, Petite-Secousse !
J'allai à toi, tu me donnas joyeusement tes deux mains.
Tu étais couchée sur le côté, comme ces pauvres bêtes dont
tu eus toute ta vie une si grande pitié. Sans doute tu sentis
la mort te posséder, car ton visage gardait une terreur inexprimable. Et moi je cherchais un moyen de te témoigner la plus
tendre sympathie, d'adoucir ce passage misérable ; j'embrassais
tes yeux où roulaient les derniers pleurs.
Je t'ai fait
la mort que j'ai toujours tenue pour la plus convenable, sans
tapage, ni larmes, ni vaines démonstrations, mais un peu grave
et silencieuse. Tu eus la fin d'un pauvre animal qui pour
finir se met en boule dans un coin de la maison de son maître,
d'un maître dont il est aimé.
C'est vers cinq heures qu'écartant les boucles de cheveux qui couvraient ton front je fermai
tes yeux, toi dont la sagesse eût mérité mieux que de marcher
côte à côte avec mes inquiétudes raisonneuses. Dès lors, tout
l'appareil des soins funéraires s'interposa entre moi et ce
corps qui ne m'était plus qu'une chose étrangère. Je me retirai
avec l'image que je gardais de cette véritable maîtresse.
A mes heures, je t'habille en Julie d'étanges. Tes langueurs
ont disparues : il n'est plus question de dégoût ni d'abattement ;
toutes tes grâces sont venues reprendre leurs postes; tous
tes charmes se sont ranimés, la rose qui vient d'éclore n'est
pas plus fraîche que toi, les saillies ont recommencé.
Je vois les deux amies sans mouvement et se tenant embrassées,
l'une évanouie, l'autre expirante. Je m'écrie, je veux retarder
ou recueillir ton dernier soupir, je me précipite. Tu n'étais
plus.
Le vieux domestique.
Les yeux toujours collés
sur ce visage, il crut apercevoir un mouvement : son imagination
se frappe; il te voit tourner les yeux, le regarder, lui faire
un signe de tête. Il se lève avec transport, et court par
toute la maison en criant que madame n'est pas morte . Je
reconnus bientôt qu'il était impossible de faire entendre
raison à la multitude ; que si je faisais fermer la porte et
porter le corps à la sépulture, il pourrait arriver du tumulte ;
que je passerais au moins pour un mari parricide qui faisait
enterrer sa femme en vie, et que je serais en horreur dans
tout le pays. Je résolus d'attendre. Cependant après plus
de trente-six heures par l'extrême chaleur qu'il faisait,
les chairs commençaient à se corrompre; et quoique le visage
eût gardé ses traits et sa douceur, on y voyait déjà quelques
signes d'altération.
Maudite soit l'indigne main qui jamais
lèvera ce voilel maudit soit l'oeil impie qui verra ce visage
défiguré !
En d'autres temps, je te baptisai Alberte. Cambrée à outrance,
tu déployais ta taille superbe de danseuse qui se renverse,
et cette taille était prise(c'est le mot, tant elle était
lacée !) dans le corselet luisant d'un spencer de soie verte
à franges qui retombaient sur sa robe blanche, une de ces
robes du temps d'alors, qui serraient aux hanches et qui n'avaient
pas peur de les montrer, quand on en avait...
Tu me fis
enfin l'honneur de me regarder avec deux yeux noirs, très
froids, auxquels tes cheveux coupés à la Titus et ramassés
en boucles sur le front, donnaient l'espèce de profondeur
que cette coiffure donne au regard...
Tout à coup je ne
t'entendis plus. Tes bras cessèrent de me presser sur ton
coeur, et je crus à une de ces pâmoisons comme tu avais souvent.
J'avais l'expérience de tes spasmes voluptueux, et quand
ils te prenaient, ils n'interrompaient pas mes caresses. Je
restais comme j'étais, sur ton coeur, attendant que tu revins
à la vie consciente, dans l'orgueilleuse certitude que tu
reprendrais tes sens sous les miens, et que la foudre qui
t'avait frappée te réssusciterait en te refrappant
mais
mon expérience fut trompée. Je te regardais comme tu étais,
liée à moi, sur le canapé bleu, épiant le moment où tes yeux,
disparus sous tes larges paupières, me remontreraient leurs beaux
orbes de velours noir et de feu; où tes dents qui se serraient
et grinçaient à briser leur émail au moindre baiser appliqué
brusquement sur ton cou et traîné longuement sur tes épaules,
laisseraient, en s'entrouvrant, passer ton souffle. Mais ni
les yeux ne revinrent, ni les dents ne se desserrèrent... Le
froid de tes pieds était monté jusque dans tes lèvres et sous
les miennes... Quand je sentis cet horrible froid, je me dressai
à mi-corps pour mieux te regarder ; je m'arrachai en sursaut
de tes bras dont l'un tomba sur toi et l'autre pendit à terre,
du canapé sur lequel tu étais couchée. Effaré mais lucide
encore, je te mis la main sur le coeur... il n'y avait rien,
rien au pouls rien aux tempes, rien aux artères carotides,
rien nulle part que la mort qui était partout et déjà avec
son épouvantable rigidité ! J'étais sûr de la mort et
Je ne voulais pas y croire ! ... Dans mon néant absolu de tout, de connaissances, d'instruments, de ressources,
je te vidais sur le front tous les flacons de ma toilette.
Je te frappais résolument dans les mains. J'avais ouï dire
à un de mes oncles, chef d'escadron au quatrième dragon, qu'il avait un jour sauvé un de ses amis d'une apoplexie en le saignant
vite avec une de ces flammes dont on se sert pour saigner
les chevaux. J'avais des armes plein ma chambre. Je pris un
poignard, et j'en labourai ton bras à la saignée. Je massacrai
ce bras splendide d'où le sang ne coula même pas. Quelques
gouttes s'y coagulèrent. Il était figé. Ni baiser, ni succions,
ni morsures ne purent galvaniser ce cadavre raidi, devenu
cadavre sous mes lèvres. Ne sachant plus ce que je faisais,
je finis par m'étendre dessus, le moyen qu'emploient(disent
les vieilles histoires) les Thaumaturges ressusciteurs, n'espérant
pas y réchauffer la vie, mais agissant comme si je l'espérais !
Et ce fut sur ce corps glacé qu'une idée, qui ne s'était pas
dégagée du chaos dans lequel ta bouleversante mort subite
m'avait jeté, m'apparut nettement...et que j'eus peur ! Oh !
mais une peur... une peur immense ! tu étais morte chez moi,
et ta mort disait tout. Qu'allais-je devenir ?
L'idée
de cette mère, à laquelle j'avais peut-être tué sa fille en
la déshonorant, me pesait plus sur le cur que ton cadavre
même...
A l'improviste tu pouvais incarnas Atala. Tu vins t'asseoir
à mes côtés. Des pleurs roulaient sous ta paupière; à la lueur
du feu un petit crucifix d'or brillait sur ton sein. Tu étais
régulièrement belle; l'on remarquait sur ton visage je ne
sais quoi de vertueux et de passionné dont l'attrait était
irrésistible. Tu joignais à cela des grâces plus tendres;
une extrême sensibilité unie à une mélancholie profonde, respirait dans tes regards; ton sourire était céleste . Tu venais
d'expirer. Nous convînmes que nous partirions le lendemain
au lever du soleil pour t'enterrer sous l'arche du pont naturel,
à l'entrée des Bocages de la mort. Il fut aussi résolu que
nous passerions la nuit en prières auprès de ton corps de
sainte. Vers le soir, nous transportâmes tes précieux restes
à une ouverture de la grotte, qui donnait vers le nord. L'ermite
les avait roulés dans une pièce de lin d'Europe, filé par
sa mère : c'était le seul bien qui lui restât de sa patrie,
et depuis longtemps il le destinait à son propre tombeau.
Tu étais couchée sur un gazon de sensitives de montagnes;
tes pieds, ta tête, tes épaules et une partie de ton sein
étaient découverts. On voyait dans tes cheveux une fleur de
magnolia fanée. Tes lèvres, comme un bouton de rose cueilli
depuis deux matins, semblaient languir et sourire. Dans tes
joues d'une blancheur éclatante, on distinguait quelques veines
bleues. Tes beaux yeux étaient fermés, tes pieds modestes
étaient joints, et tes mains d'albâtre pressaient sur ton
cur un crucifix d'ébène; le scapulaire de tes vux était
passé à ton cou. Tu paraissais enchantée par l'ange de la
mélancolie, et par le double sommeil de l'innocence et de
la tombe. Je n'ai rien vu de plus céleste. Quiconque eût ignoré
que tu avais joui de la lumière, aurait pu te prendre pour
la statue de la virginité endormie . Que de fois je m'étais
penché sur toi, pour entendre et pour respirer ton souffle !
Mais à présent aucun bruit ne sortait de ce sein immobile,
et c'était en vain que j'attendais le réveil de la beauté !
Je chargeai le corps sur mes épaules.
Souvent ta longue
chevelure, jouet des brises matinales, étendait son voile
d'or sur mes yeux . Quand notre ouvrage fut achevé, nous
te transportâmes dans ton lit d'argile. Hélas, j'avais espéré
de préparer une autre couche pour toi ! Prenant alors un peu
de poussière dans ma main, et gardant un silence effroyable,
j'attachai, pour la dernière fois, mes yeux sur ton visage.
Ensuite je répandis la terre du sommeil sur ton front de dix-
huit printemps; je vis graduellement disparaître tes traits,
et tes grâces se cacher sous le rideau de l'éternité; ton
sein surmonta quelque temps le sol noirci, comme un lis blanc
s'élève au milieu d'une sombre argile.
Enfin, je t'intitulai Manon Lescaut. Tu me parus si charmante
que moi qui n'avais jamais pensé à la différence des sexes,
ni regardé une fille avec un peu d'attention, moi, dis-je,
dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me
trouvais enflammé tout d'un coup jusqu'au transport . Je
te perdis, je reçus de toi des marques d'amour au moment même
que tu expirais. Je demeurais deux jours et deux nuits
avec la bouche attachée sur ton visage et sur tes mains. Mon
dessein était d'y mourir; mais je fis réflexion au commencement
du troisième jour, que ton corps serait exposé après mon trépas à devenir la pâture des bêtes sauvages. Je formai la résolution
de t'enterrer, et d'attendre la mort sur ta fosse. J'étais
déjà si proche de ma fin par l'affaiblissement que le jeûne
et la douleur m'avaient causé, que j'eus besoin de quantité
d'efforts pour me tenir debout . J'ouvris une large fosse.
Je t'y plaçai, après avoir pris soin de t'envelopper de tous
mes habits pour empêcher le sable de te toucher. Je ne te
mis dans cet état qu'après t'avoir embrassée mille fois avec toute l'ardeur du parfait amour. Je m'assis encore auprès
de toi. Je te considérai longtemps. Je ne pouvais me résoudre
à fermer ta fosse. Enfin mes forces recommençant à s'affaiblir
et craignant d'en manquer tout à fait avant la fin de mon
entreprise, j'ensevelis pour toujours dans le sein de la terre
tout ce que tu avais porté de plus parfait et de plus aimable.
Je me couchais ensuite sur la fosse, le visage tourné vers
le sable.
Déflorée, tirée à vue, à des milliers d'exemplaires, éfeuillée, foliotée,
voilà plus de mille ans que tu passes, fantôme blanc
sur le long fleuve noir.
Aujourd'hui, à ton chevet, je perds foi en Gutenberg. Ma
voix ne retient plus les pourparlers du monde. Animés de mouvements