Michel Leter

Lit

1. d'abbesse à odalisque

apocalypse

[1984]

© l'invendu, 1998

 

 A vec la respiration. Il viendra avec la respiration. La senteur ne s'évanouira pas. Il m'ouvrira la bouche. Il se gardera d'oindre ma tête. Il viendra avec l'onguent. Il s'unira à moi pour modeler mon corps. Il me fera grandir dans la demeure du grandissement. Il viendra avec le sycomore. Sa sueur me pénétrera. Il me retournera sur le ventre. Il me massera le dos avec la même huile. Il fera en sorte que mon dos soit aussi souple que lorsqu'il était sur le lit. Il viendra avec le lin. Il me bandera. Il viendra avec la graisse. Il viendra avec la cire. Il viendra avec l'or, le lapis-lazuli, la turquoise et la cornaline. Du corps de celui qui m'assassina, il me donnera le viatique...

Comme convenu, au commencement du premier chapitre « elle avait laissé la cafetière sur la table . Je vivais mes « dernières minutes de veille. Les journaux sortent
« à cinq heures.
« Par terre, sur un tapis usé jusqu'à la corde, le tome I de « l'encyclopédie Alpha des Peuples du monde, que personne « ici n'avait eu besoin d'ouvrir. Une verre à pied s'y maintenait en équilibre instable ». Mes yeux se ferment. Il serait vain de lire à cette heure. J'abandonne le roman, qui reprend sa place.
Il n'y a pas un objet qui n'ait trouvé son calibre. Pas un coin qui n'ait reçu sa division, son suaire graphique, étymologique. Même dans l'innommable fatras qui règne sur les étagères poussiéreuses, rien n'échappe à l'ordre des définitions. Dans la chambre, le tabouret n'est tabouret que de ne pas s'entendre chaise et l'homme n'est homme que de ne pas se dire femme.
Je suis, depuis toujours, dans cette pièce à tes côtés. Inutile de te toucher. Tout jusqu'à l'hymen a été nommé, excisé, chanté, sublimé, souillé depuis qu'il est écrit que tu es née d'une de mes côtes. Toujours, je t'imprime, avant même que tu ne prennes corps.

Je tente aujourd'hui de rassembler tout ce qu'il faudrait éditer pour laver les bibliothèques de mes innombrables textes posthumes.
Et pourtant, parmi les hommes, je demeure un des rares à ne pas avoir porté atteinte à ton intégrité physique. Pas la moindre tentative de conquête, ni la moindre velléité d'union. Pas
même l'ombre d'un viol. J'étais trop occupé à dépeindre les grimpettes des autres, à orner leurs conversations de brillantes maximes telles : « Une femme qui ne frétille en ce monde est inutile. Souvent femme varie, bien fol qui s'y fie. Toute femme est importune et nuisante, et seulement en deux temps est plaisante, le premier est de ses noces la nuit, et le second quand on l'ensevelit. Il n'y a mardi ! pas de livres qui ait tant d'esprit qu'un femme, quand elle est en corset et en petite pantoufles. Les femmes ressemblent aux girouettes : elles se fixent quand elles se rouillent. Les femmes n'ont de bon que ce qu'elles ont de meilleur. Aimer est le métier des femmes. La femme, enfant malade et douze fois impur ! Quoi de plus léger qu'une plume ? La poussière - de plus léger que la poussière ? Le vent - de plus léger que le vent ? La femme - de plus léger que la femme ? Rien. La femme accomplit une sorte de devoir à paraître magique et surnaturelle ; idole, elle se dorer pour être adorée. La femme est naturelle, c'est-à-dire abominable. La plus noble conquête du cheval, c'est la femme. De la femme vient la lumière. Et le soir comme le matin, autour d'elle tout s'organise. L'avenir de l'homme est la femme.»
Tu m'as toujours lu sans exiger de me voir. Tu ne me connais pas dans mes rôles de freluquet, de godelureau et de mirliflore. Tu ne m'as jamais surpris en train de déployer mes talents de pèlerin de Cythère, de satyre de cuisine ou d'estivant
Barbe-bleue. Je suis resté tout ce temps entre les quatre cloisons épaisses de la chambre avec pour seule compagne la veuve poignet. Je suis resté derrière le temps, à l'abri des regards, dans le ventre des choses, à ébruiter les mots, à enfiler une à une les perles du collier qu'on t'a passé au cou. Je n'ai rien commis que des livres. Et voilà bien le résultat : tu n'es plus là pour en juger.

Superbe après le sacre, j'ai abusé les hommes sur ma solitude. J'ai effacé de leurs mémoires le nom des origines, les scènes de ma naissance. Comment serais-je venu à la solitude sans l'intercession de ton ventre ?
On ne peut plus continuer de la sorte à m'innocenter, à éditer mes uvres sous couvert de génie. Il y a des siècles que derrière le roman, ça fermente. Des millénaires d'instants, de civilisations englouties, d'Egyptes dégluties, calqués toujours sur ce même mégalithe, l'homme, la femme, sur ce que dit la bouche d'ongle, arrachée au point que le baiser soit cet acte à la fois classique et moderne.
Les composant et maîtres de leur décomposition, comment les romanciers n'ont-ils pas buvardé en photons ces lèvres, désaxé leurs possibles, hâté cette dissolution qui aurait céder un sens à leurs corps ? alors qu'autour d'eux, en eux, il y a des milliards de terres que l'objet se disperse en matière, que les descriptions se pulvérisent sous la poussée
de l'inexprimé, que les récits se condensent avant d'essaimer, pour se contracter encore au seuil de ce qui ne doit son rythme qu'à l'entropie. Il n'y aura bientôt plus comme potion historique, comme solution narrative que celle d'extrême urgence : la chambre.

La mesure, l'hexagone n'est pas mon fort. Jusqu'à présent, il était convenu que j'immerge par palier le lecteur dans une atmosphère, que je le cajole, que je l'amadoue lentement avec un de ces microclimats qui font les

 

Bons romans alors que, de l'autre côté de la page, nos véhicules nous avaient déjà pris de vitesse, que les guerres se faisaient à notre insu et que la parole n'était plus qu'une stratégie propre à dissuader l'autre de nous exterminer.
Tache indélébile des beaux textes. Je suis acculé au plagiat. A moins d'être en mesure de différer le monde, de réinscrire la matière, pas d'alternative. Je n'ai rien à attendre de mon droit de regard.
Chaque phrase naît précipitamment. Avant terme. Tu gis là (du verbe gésir) dans une indifférence que je ne sais dépeindre. Plus le temps de planter le décor, d'enjoliver la marchandise, de méditer les précis d'horticulture. Cette fois, il faudra s'y mettre, à même le sol, sans préparation, prématurément.
Approfondir ? A quoi rimerait d'approfondir un ....... (un

cadavre). La surface dit tout.
Décrire ? Évoquer avec pénétration ? Suggérer avec nuance ? A quoi bon, tant que ton corps reste marqué par le fer noir des parangons ?
Et pourtant, je vais devoir me soumettre à mes illustres pères. La description est cette ordalie, contre l'hérésie visionnaire ce Jugement de Dieu, le sésame de l'édition.
Et toi aussi, comme si tu n'avais pas déjà été assez meurtrie, tu l'appelles. Ta dépouille se présente comme une effroyable invocation à la description. Alors je décrirai. Ils l'auront voulu.

Tu sais que rien de ce qui va être dépeint ne figurait dans l'Eden et que l'Eden ne figurait rien. Tout ce qui dans la Genèse tenait son existence de la Providence, naîtra ici de la "main à plume" de l'homme : bibelots, meubles... La faculté humaine de préhension n'a rien laissé sans empreinte, pas même ta silhouette sur les draps de coton, qu'aux rayons X on peut aujourd'hui voir imprimée sous cette forme :
CORPS FÉMININ
Tu ne reconnaîtrais rien.
La matière est méconnaissable depuis qu'elle a été nommée bois et pierre. Et que le bois fut abîmé en porte, chaise et autres objets de désignation. Et que la pierre fut abîmée en façade, cloison et trompe-l'il.

La chambre se trouve dans ce que l'on a coutume d'appeler
un appartement. Situation critique qui me vaut d'être séparé de la terre par trois bons étages.
A chaque étage, les bâtisseurs ont pris soin de pratiquer les ouvertures nécessaires au passage de la lumière. Ils ont baptisé cela fenêtre. A cette heure, la lumière, la mulière du jour n'est plus assez dense pour traverser la minceur de la vitre. C'est la nuit. Par nuit, on entend la durée écoulée entre le coucher et le lever du soleil. Nous compensons l'obscurité nocturne par des luminaires artificiels, sortes de minuscules soleils domestiques par lesquels la lumière se darde de l'intérieur de la chambre et non plus de l'extérieur.

La nuit est chaude, presque moite. Elle est chaude car c'est l'été. Mais les saisons n'expliquent pas tout. La chaleur a toujours été une donnée relative. Son intensité dépend de la plus ou moins grande sensibilité tactile du sujet qui la subit. Pour ma part, j'y suis tantôt vulnérable, tantôt acclimaté, selon que je réponde au nom de Tristan ou à celui d'Othello.
La porte, apparentée à la fenêtre, est la ligne de démarcation où s'effectue le passage de l'intérieur à l'extérieur. On appelle extérieur tout ce qui s'étend au-delà de la porte ou de la fenêtre. On appelle intérieur tout ce qui s'étend en deçà de la porte ou de la fenêtre, le point de repère étant, cela va de soi, l'inconscience de l'homme qui
lui-même gravite dans le système chambre.
Il faut que la porte soit ouverte ou fermée.
Fermée, elle suit l'alignement de la cloison sans solution de continuité et, pour peu que la fenêtre reste close, isole la chambre de "l'extérieur". Ouverte, elle donne l'illusion d'une possibilité de déplacement.
Dans un appartement le regard ne peut régner que sur une partie. Et la chambre, habitable, s'avère bien vite la seule unité susceptible d'être possédée d'un coup d'il. Elle est l'appendice, le prolongement pétrifié de l'homme qui y dort. Le long de la porte, surface clef, se sont cristallisés une quantité de formes :
sous la forme chambranle, on désigne l'encadrement de la porte. Sous la forme bâti fixe, on désigne l'assemblage des deux montants et de la traverse qui se confond avec l'encadrement - se rencontre aussi sous la forme huisserie. Sous la forme bâti ouvrant, on désigne le châssis mobile de la porte - se rencontre aussi sous la forme vantail. Sous la forme baie, on désigne l'ouverture pratiquée dans le mur pour faire la porte. Sous la forme embrasure, on désigne, par extension, l'espace vide compris entre les parois du mur. Sous la forme linteau, on désigne la pièce de bois posée au-dessus de la baie pour en constituer la partie supérieure et en supporter la maçonnerie. Sous la forme dormant, on désigne le châssis qui ne s'ouvre pas. Il est constitué d'un assemblage de menuiserie et
de serrurerie fixé à demeure dans les feuillures d'une baie et auquel est attaché le vantail de la porte. Sous la forme feuillure, on désigne l'entaille du linteau recevant le bâti. Sous la forme serrure, on désigne l'appareil qui sert à réaliser la fermeture au moyen d'un ressort. Sous la forme gâche, on désigne la pièce métallique fixée au

 

Chambranle et dans lequel s'engage le pêne pour maintenir le
vantail fermé. Sous la forme pêne, on désigne la pièce qui ferme la porte en s'engageant dans la gâche. Sous la forme plaque de propreté, on désigne la pièce appliquée autour de la poignée. Sous la forme bec-de-cane, on désigne a) le deuxième pêne d'une serrure qui a la forme d'un bec de cane et qui joue par le moyen d'un bouton sans le secours d'une clef b) la poignée de porte en forme de bec de cane. Sous la forme gonds, on désigne les pièces métalliques sur lesquelles pivote le vantail. Sous la forme panneaux saillants, on désigne les plaques de bois, moulurées ou non, qui ornent le vantail.

La fenêtre, contrairement à la porte opaque est translucide. Non pas que le panorama du dehors vaille plus le détour que celui du dedans, mais pour une question purement fonctionnelle d'éclairage diurne. La lumière naturelle produite par le soleil sert à
économiser de jour la lumière artificielle des luminaires. Il n'y a que cet effet de nature pour expliquer l'incroyable docilité de l'homme à la vie derrière les fenêtres. Il va sans dire que la nuit venue, la transparence des vitres s'avère superflue. La fenêtre s'orne toutefois d'une vertu qui peut être opérante aussi bien de jour que de nuit : l'aération.
L'atmosphère pourrit trop rapidement pour que l'on se dispense de la renouveler, d'autant que la putréfaction de ton corps écrit lui donne un caractère délétère.
On procède à cette régénération en ouvrant largement les deux battants. L'intrusion muette d'une bouffée d'air frais procure toujours une inquiétante sensation d'exotisme. Rappelons que l'air constitue le seul élément qui, dans la chambre, provienne directement de l'Eden sans avoir été humanisé par la main.

Le dispositif complexe de la fenêtre, ligne
frontalière, a été prétexte à une débauche de mots.
Sous la forme traverse, on désigne la barre de bois disposée en travers et servant à assembler et à consolider les montants. On a en haut la traverse dormante, fixe, les traverses supérieures mobiles en tant qu'éléments des deux battants, enfin à la base la pièce d'appui, fixe. Sous la forme battant, on désigne les parties mobiles de la fenêtre articulées sur des gonds. On trouve soit des battants embrevés ou meneaux (gueule-de-loup), soit des battants arrondis (noix ou mouton). Sous la
forme dormant, on désigne les segments fixes du châssis de la fenêtre. Sous la forme paumelle, on désigne les six (trois à cheval sur le battant et le dormant de gauche ; trois à cheval sur le battant et le dormant de droite) petites pentures sans charnière, à l'aspect de douilles, qui supportent et articulent les battants en pivotant sur des gonds à fiche. Sous la forme coulisseau, on désigne, sur la croisée, la pièce de bois présentant une rainure dans laquelle glisse la tige mobile qui verrouille la fenêtre. Sous la forme crémone, on désigne l'espagnolette composée d'une tige de fer qu'on hausse si l'on veut ouvrir la fenêtre, ou que l'on baisse, si l'on veut la fermer en tournant la poignée. Sous la forme gâche, on désigne la pièce métallique fixée au dormant dans laquelle s'engage l'extrémité de la tige métallique pour maintenir les battants fermés.

Le tabouret est un petit siège à quatre pieds, sans dossier. S'il fallait le déterminer arbitrairement, je préciserais qu'il n'a pas été moulé en plastique mais monté en bois...
un bois disons de l'acajou eu égard à ses reflets rougeâtres.
Le tabouret peut se rencontrer n'importe où de la porte à la fenêtre en vertu de sa maniabilité.

La chaise où l'homme s'assoit pour écrire a été conçue comme un instrument de travail. Son siège a été creusé en une concavité douce de façon à mieux recevoir les fesses. Ses bords frontaux
s'incurvent au passage des cuisses. Le dossier se compose d'un cadre en arc ovale strié de barreaux d'un ton quasi carcéral et pour tout dire grossièrement contrasté avec celui du bois vernis du cadre veiné.
L'axe vertical médian qui coupe la chaise dicte le maintien de mon corps.

Devant la chaise s'élève le secrétaire au battant ouvert quand j'écris. A l'intérieur du secrétaire, un fouillis : le chaos. Reposant sur l'entablement du secrétaire, divers colifichets aussi aléatoires qu'un paquet rigide de John Players ramassé sur un trottoir de Plymouth, un bouchon de champagne portant l'inscription délavée 10 mai 1981, des graffiti politiques dans une langue inconnue où se détachent les mots Bildung et innere Sprachform, une baleine d'avril en papier, un bilboquet en bois tendre couleur fuchsia, une jonque chinoise miniature aux passagers décollés, un coupe-papier rougi par le sang, un graal d'occasion où trempent des fleurs - que l'on dirait de rhétorique tellement elles perdent leurs pétales - un électrophone Radiola 614 dont les deux baffles, petit format, de couleur noire, bordées d'argent, (cette dernière couleur est badigeonnée sommairement, quelques éraflures superficielles laissant apparaître le noir sous la couche argentée) élèvent les coins du secrétaire devant les étagères de la bibliothèque.
La chambre n'a pas pu tout contenir. Les dernières choses ont été peintes au recto et au verso d'un rouleau que mon grand-père tenait pour un de ses biens les plus précieux.
Je ne me souviens plus pourquoi. Voilà des années qu'il prend la poussière et que chaque matin je me répète qu'il faut le jeter et que, chaque matin, je ne sais quoi retient mon bras... le vautour, le bras, la jambe, la pièce d'eau, la main, la vipère, le tabouret, la torsade de lin, la cour, la feuille de roseau, les deux feuilles de roseau, le panier, le placenta, le ventre d'animal avec ses mamelles, le lion, le hibou, la côte de gazelle, l'eau, le lasso, la spirale, la tapis, le flanc de colline, la bouche, la bandelette pliée, le verrou, le pain, le bola, le serpent...
Ta voix ? Mes disques ? Je ne suis plus capable de les écouter

 

Depuis que tu ne les entends plus. L'appartement est désormais plongé dans le silencieux. On ne perçoit plus que le feulement nocturne des tires et des bécanes ivres du samedi soir et à intervalles réguliers, le grondement sourd des rames de métro sous les fondations de l'immeuble.
Les rares bruits qui aient eu la chance d'échouer ici clapotent à l'unisson contre les murs de la chambre. Seuls les phonèmes distinguent encore la porte de la fenêtre et l'homme du tabouret. Les mots ont été plantés comme une multitude de petites digues et les yeux des caractères imprimés sont autant de salines fortifiant la chambre contre les risque salubre du Déluge. Il serait aventureux de dresser un état des sons tant l'otite des objets nommés brouille l'écoute. La pierre est rude et le bois rugueux. La chair, ravagée par un bang sonique, s'est coagulée, comme si l'homme, après la mort de Dieu avait pris
la parole. Pour peu que l'on écoute avec une autre attention qui engage la mémoire avant la perception immédiate, on capte une tessiture de voix beaucoup trop large et un timbre beaucoup trop puissant pour qu'il se fût contenté de parler.
C'est un chant.
Oui, c'est bien un chant, a capella tout d'abord, puis sur le mode du récitatif sec, du récitatif accompagné, de l'arioso puis de l'aria... Une, deux, puis trois voix de ténors que l'on jurerait saillies des poitrines d'Orfeo, de Don José et d'Othello.
Ensuite se mêlent aux premières voix en un ensemble inouï où croissent et se multiplient roulades et trilles, une puis deux voix, celle de Wozzeck et celle de Golaud, revenus avec leurs trois aïeux sur les lieux du crime, furieusement soutenus par un orchestre complice qui depuis près de quatre siècles fait passer le da capo pour une nouvelle Genèse...
Sous les coups de glottes de tes maîtres chanteurs, ton lamento d'Eurydice, de Milada, de Brünnhilde, de Tosca, de Marie, de Didon et de Desdemona, ton lamento de soprano s'insonorise... ton aria de Manon, de Lucia di Lammermoor, de Lulu, de Sémiramide, de Léonora, de Thaïs, de Violetta et de Norma, ton aria de soprano colorature s'éteint... ton cri d'Ariane, de Margared et de Carmen, ton cri de mezzo-soprano s'imprime... Mer morte, ses manuscrits.
La voix de la Pasta créant ne répond plus.
Sur la page, un charbon de voix la mime qui s'écrit Norma.
Les vocalises se découpent en monèmes.
Antonia... elle a vécu.
La phrase ne peut prétendre qu'à l'illusion du phrasé... Dans la chambre, rien ne fait entendre de son que ma respiration. Une parole et je m'éteins. Le sonar régulier de mon souffle ricoche sur les formes et peu à peu les repère. Je ne parviens pas à m'expliquer comment des étagères si peu fonctionnelles peuvent recevoir tant de livres. C'est au commencement une droite verticale, drue qui s'arrondit en un demi-cercle prolongé par un autre plus renflé. Le tout dessine approximativement cette forme : B, appuyée sur un IB déconcertant. Un L et un I n'ont pas plus tôt restitué la semblance des étagères, qu'arrive un O à peine plus adapté au rangement des livres qu'un télescope à la vision des planètes.
Les T, H, E, Q, U, E qui donnent sa configuration définitive à la bibliothèque, achèvent de dépayser ma langue natale. J'avais misé sur l'innocence des notes, mais le monde est déjà décrit.

Le lit est ce rectangle sur lequel nous avons cru que tout se jouait. A cause du lit, il a fallu un centre à la chambre et au temps, un centre à la conscience, un enclos au désir. C'est là que mes yeux ont cru voir avant de s'en emparer.

Le lit, où l'homme dort et la femme meurt, se divise en tout ce qui doit être réuni pour disparaître. Je pourrais citer en vrac mais ne t'y fie pas, tout ceci est assemblé avec une cohérence parfaite. Le lit est rattaché au sol à l'aide de quatre pièces de bois, inutilisables vu le trop grand poids de l'objet qui, en faisant ployer leurs joints, les a immobilisées et le lit avec, que l'on ne déplace plus désormais sans rayer le parquet. Le sommier est supporté par un bâti, vraisemblablement de bois (on ne peut que le supposer, ses superstructures capitonnées étant seules tangibles). L'extrémité du lit est dépourvue de panneau comme de montant ou de barreau, laissant croire qu'il me serait toujours loisible de grandir.
Reposant sur le catafalque maintenant le suaire qui se décompose de draps, d'alaises, de coussins, de traversins, de polochons, de couvertures, de courtepointes, de couvre-lits, d'édredons, de couettes, interchangeables à volonté. Lit fait au carré, méticuleusement colorié sans déborder. Les quelques traces de coups de gomme qui subsistent de l'ébauche, loin de déparer le croquis, le rehaussent d'une note pimpante, la touche de spontanéité requise pour accréditer la véracité et le bien fondé de l'ordre des choses. Lit d'exposition tiré à quatre encoignures toutes sonores encore des gémissements d'une écartelée. Chambre docilement parallélépipède comme le furent toutes les chambres
des bâtisseurs, plus propices aux chapelles ardentes qu'aux alcôves.
Le lit sur lequel je suis allongé se divise en tout ce qui doit être réuni pour mourir... En outre, toi, couchée, tu es - ô ! faut-il encore le décrire ? - tuée, au moment même où, arrivé à la rédaction du millionième livre, je m'étais enfin résolu à délaisser tes parangons de Blandine et de Messaline. Morte. Écrite jusqu'à la moelle. Et tu n'

 

Es pas la seule, tu es la même. Parole ! Ça empeste le fauve ici ! Le cimetière des éléphants, un mastaba de miasmes ! Tu penses ! Ils sont tous venus là pour s'entre-tuer, se suicider, au même endroit, en juillet-août, les immortels amants... sans
songer un seul instant à ouvrir la fenêtre pour aérer.
Et hardi ! que je te tombe comme des mouches.
Et le Tristan :
Dunt a Tristan si grand dolur
Unques n'od, ne avrad maür,
E turne sei vers la parei,
Dunc dit : « Deus salt Ysolt e mei !
Quand a moi ne volez venir,
Par vostre amur m'estuit murir.
Jo ne puis plus tenir ma vie :
Pur vus muer, Ysolt, bele amie.
N'avez pitié de ma langur,
Mais de ma mort avrez dolur.
Co m'est, amie, grant confort
Que pitié avrez de ma mort. »
" Amie Ysolt " trei fez a dit,
A la quarte rent l'espirit.

Et l'Iseult : « .Pur mei avez perdu la vie,
E jo frai cum verai amie :
Pur vus voil murir ensement. »
Embrace lë e si s'estent,
Baisse la buchë e la face
E molt estreit a li l'enbrace,
Cors à cors, buche à buche estent,
Sun espirit a itant rent
E murt dejuste lui issi
Pur la dolur de sun ami.

Et le Romeo : Here's to my love ! (he drinks.) O true apothecary,
Thy drugs are quick. Thus with a kiss I die.
(He falls)
Et la Juliette : What's here ? A cup clos'd in my true love's hand ?
Poison, I see, hath been his timeless end.
O churl. Drunk all, and left no friendly drop
To help me after ? I will kiss thy lips.
Haply some poison yet doth hang on them
To make me die with restorative. (she kisses him)
[...]O happy dagger.
This is thy sheath. There rust, and let me die.
(she stabs herself and falls)

Et la Desdémone : But half an hour !
Othello Being done, there is no pause.
Desd. But while I say one prayer !
Oth. It is too late. (He stifles her)

Et l'Othello : I kiss'd thee ere I kill'd thee : no way but this,
Killing myself, to die upon a kiss. (falls on the bed ans dies)
Sans compter le soldat du théâtre de Baltimore qui fit feu sur ce "maudit nègre" d'Othello qui allait "tuer une femme blanche"...
Suspendons ici l'abattage. C'est que la récitation du grand texte de l'occident vous transformerait les hôtels en charniers !

Tous les détails sur l'hécatombe sont là sous vos yeux, à portée de main, plus faux que nature. Là où mille descriptions qui ne disent pas leur nom font passer les meurtres de la langue pour autant de naissances. Ici, dans mes livres, mes livres qui tapissent les quatre murs de la chambre, mes livres saisis dans les sobres strates des rayons ininterrompus de la bibliothèque ininterrompus de la, où les livres mangent à présent le maximum d'espace sur le minimum de surface et en mangeront encore un peu plus si je me remet à écrire.
Pendant chaque étagère la matière des choses se trouve éclipsée par la matière des livres et la matière des livres par l'esprit des oeuvres. C'est un peu comme si la surface réservée aux cimetières venait à occuper la majeure partie de nos villes.
Le sinistre, à l'heure qu'il est, semble se circonscrire à la chambre où s'écrivent les livres. Mais, là, rien n'a échappé aux mots. Toutes les choses absentes sont évoquées par leurs seuls nom tandis que toutes les choses présentes sont abolies par leurs noms uniques, qu'ils soient encyclopédiques ou romanesques. Noms d'emprunt. Noms d'échange. Là se déroule tout ce que j'ai pu écrire sur toi : cansos, sirventés, planhs, tensons, aubes, pastourelles, sextines, odes, sonnets, hymnes, élégies, placets, acrostiches, ballades, rondeaux, épithalames, madrigaux, apologues, art d'aimer, manuels, traités d'éducation, maximes, blasons, apologues, contes, hagiographies, romans... Tout. Il su

 

 

Ffit de parcourir du regard les rayons de la bibliothèque pour obtenir la somme de tout ce que j'ai écrit sur toi : ta boursavit de sainte Agnès, ta guillotine de Cythère de Berthe aux grands pieds, ta viande de chrétien de frère Denise, ton trou qui pisse de chastelaine de Vergi, ton bonnet à poil de
Fantine, ton zin-zin d'Iseult la bonde, ton gagne-pain d'Iseult aux blanches mains, ton oiseau sans plume de Mélusine, ton baveux de Diane, ton mouflard de Phèdre, ton Quasimodo de Vénus Uranie, ton entresol de Belle Matineuse, ton moule à pine de Cendrillon, ton mille-feuille de Petit Chaperon rouge, ton sadinet de Belle au bois dormant, ton juste milieu de Manon Lescaut, ton abricot d'ingénue Saxancour, ta mounine de Cosette, ta pissotière de Madame de Rênal, ton baisoir de Chartreuse de Parme, ta choune d'Ursule Mirouët, ton thermomètre d'Eugénie Grandet, ton messire Noc de duchesse de Langeais, ton hérisson de cousine Bette, ton ceci de Madame Putiphar, ton cela de Mère de Madame, ton bénitier de Dame aux camélias, ton cornichon de Madame Bovary, ton conibert de Germinie Lacerteux, ton foutoir de sainte Lydwine de Scrédam, ton croquecis-maringouin d'Hérodiade, ton gripard d'Eve future, ton barbu
de Mademoiselle de la Seiglière, ton but mignon de ficherie à Mélisande, ton café des deux colonne à Mère Ubu, ton tu autem de Messaline, ton bissac de Lesbia, ta casemate de Victoire, ton portefeuille à moustaches de Jeanne-Aurélie Grivolin, ton berlingot d'Albertine, ton mirliton de Bilitis, ta citerne de Bella, ton con d'Irène, ton autel velu de Mouchette, ton baba d'Hécate, ta coquille Saint-Jacques de Marie-Suzanne Simonin, ton château de gaillardin de Guenièvre, ton pluviôse d'Elodie Blaise, ton bijou de Catherine Crachat, ton écaille de Paulina, ta salle des fêtes de Julierre Bonviolle, ta devanture de Madame Ex, ton oie de Madame Edwarda, ton delta de Miss Elanize, ton hiatus divin de Roberte, ton grobis de Dorothée Gindt, ton perc de Cécile Volanges, ton petiot délectation de Madame de Merteuil, ton frippe-lippe de Madame de Clèves, ton sixième sens de Marianne, ton harnois de Gargamelle, ta guenuche de sibylle de Panzoust, ta coupe de Bacbuc, ton écrevisse de Colette Parangon, ta tirelire de Julie d'Étange, ton formulaire de Justine, ta blouse de Juliette, ta chattière de Virginie, ta conque de Galathée, ton cornet de d'Astrée, ta chatte d'Aude, ton concha de Bramimonde, ton amande de Nicolette, ton antre d'Yvonne de Galais, ta cognée de Diane de Nettencourt, ta cramouille de Catherine Simonidzé, ton coin de Marie Dubois, ta craquouse de la Vouivre, ton connil de Madame de Mortsauf, ton bonnet degrenadier de Colette Bourdoche, ton céleste empire d'Aurore de Lautenbourg, ton pota de Chantal de Clergerie, ton évier d'Atala, ta fournaise
d'Elisabeth, ton amarris d'Ariane Deume, ton fita de Diane Wynham, ta crevette de Geneviève le Pesnel, ton gaufrier d'Anne de Winter, ta viande du devant de Madame Arnoux, ta marmotte d'Isabelle de Lineul, ton angora de Mademoiselle de Maupin, ta nacelle d'Esmeralda, ta boutique de Fermina Marquez, ton godet de Madame Chrysanthème, ton faquin de Christine Andermatt, ta gripette de Jeanne de Lamare, ton sénégal de Thérèse Desqueyroux, ta patate de Célestine, ton pélisson de Solange Dandillat, ta vigne du seigneur d'André Hacquebaut, ton rez-de-chaussée d'Odette de Crécy, tes Pays-Bas d'Oriane de Guermantes, ta penillère de Gilberte Swann, ton fenil de Madame Verdurin, ton moulin à eau de Zazie, ta figue de Marthe Grangier, ton bréviaire de Jacqueline Bergman, ta basse-cour de fleur-de-Marie, ton bedon de Roberte Milan, ton canot de Chloé, ton petit lapin de Clotilde Rougon, ton maujoint d'Ellénore, ton schnoc de Chimène, ton saltus de Marion Delorme, ta fendace de Colomba, ta crevasse de Carmen, ta souris de Modeste Mignon, ta boutonnière de Béatrix, ton connus de Madame Gervaisais, ta fève de Thérèse Raquin, ton huitre d'Yvette, ton pertuis de femme de Paul, ton terrier du plus bel amour de Don Juan, ta vallée paphienne de Sapho, ton n'importe quoi d'Amélie, ton organe d'Hortense, ton fregna de Léonie, ton crot à faire bon bon de Dame de chez Maxim, ton pigeon de Minette, ton dédale de Nadja, ton drôle d'Aurora, ton écuelle de Bienheureuse
Raton, ton golfe de Fanny, ton crypsimen d'Électre, ta pissette d'Ondine, ta sur de Folle de Chaillot, ton tunnel de la motte d'Antigone, ta fricatelle de Cécile, ton limosin de Suzannz, ton divertissoire de Dame Anïeuse, ton double six d'Enide, ton entonnoir de la Manekine, ta fraite de Marion, ton choiros d'Hélène, ta gouttière de Marie, ta lanterne de Cassandre, ton maroquin de Mélite, ton gnomon de Médée, ta grange d'Athalie, ton moniche d'Esther, ton trou-madame de Bérénice, ton quoniam bono d'Iphigénie, ton oignon d'Andromaque, ton pudentes de Phillis, ta trousse d'Alcmène, ton aumoyre d'Hermione, ton pince-vit de Violaine, ton callibristi de Madame Hervey, ton baquet d'Aurélia, ton bahut de Sylvie, ton capital d'Élise, ton golfe de Frosine, ton calendrier de Rosine, ta pièce du milieu de Claire, ta porte du devant de Solange, ta mandoline de Dona Sol, ta tirelirette de Dona Prouhèze, ta tonsure d'Ysé, ton tiroir d'Agrippine, ta chagatte de Madame de Bargeton, ton baudrier équinoxal de Cunégonde, ton garage d'Eugénie de Mistival, ton custodinos de Junie, ton théâtre de la nature de Kitty Bell, ton il d'Adrienne, ton porcus de Marie Cardona, ta serrure de grande Nanon, ta table d'Araminte, ta souris de Laura Douviers, ta jointure de Philaminte, ta tesnière d'Armande, ton bas de Bélise, ton canichon de Marceline, ton fort de Mademoiselle de Saint-Yves, ta garennede Madame de la Pommeraye, ton leidesche de Lisette, ton haubert de Laurence, ta parenthèse de Mariana
Alcofrada, ton mont fendu de présidente de Tourvel, ta laque de Madame de Chasteller, ton pacholle de Lady Dudley, ton appas de Béline, ton écoutille d'Angélique, ton chaudron de Toinette, ton trou mignon de Martine, ton saint Noc de Célimène, ton humanité d'Arsinoé, ton temple de Cypris d'Henriette, ton trésor de la demoiselle Fondaudège, ton corset de Camille, ton corbillon de Cosette, ton cabinet de dame Pluche, ton bidault de Pensée de Coufontaine, ton biribi de Pasiphaë, ton blanc de jeune Tarentine, ton clapier de Pauline, ton enclume de Cathos, ton estré de Magdelon, ton gardon d'Inès de Ferrante, ton enfer de Daisy, ton mirely de Mathilde, ton quimpercorentin de Madame Pernelle, ton mosle de Salammbô...