Michel Leter

EXTRA MUROS

exposition Bonargent - Duchêne - Dupuis - Lazar - Mahou - Mazeaufroid, Galerie Alessandro Vivas, Paris, juin 1991.

 

 En provoquant les retrouvailles de six peintres choisis parmi les artistes qui ont fait les beaux jours de la galerie 30, Jean-François Dubreuil nous donne l'occasion d'une rigoureuse mise au point. L'il ne pardonne pas, et il aura suffi d'un déplacement extra muros pour comprendre que ce ne sont pas tant les prétendues sacralisations du texte qui interdisent à ces peintres d'occuper leur rang que les cécités post-structuralistes de nos intellectuels.
N'en déplaisent à nombre de nos amis, il y a plus ici matière à déconstruction du lisible mais à reconstruction du visible. Extra muros nous restitue l'ut pictura poesis de la Renaissance, cette solidarité de la poésie et de la peinture qui ne se concevait pas encore dans la confrontation empruntée du texte et de l'illustration. A moins de croire que "ceci tuera cela", telle est désormais dans cette éclipse aggravée du pinceau, la condition de la pérennité du livre, que notre époque menace. Cette forme ultime d'édition est trop exacte pour s'exhiber dans l'installation et dans l'assemblage. Le libre-arbitre de l'artiste - que l'on a que trop confondu avec la liberté en art - ne détermine plus le statut de l'oeuvre. Le geste cède à la conversion d'une matière que la main renonce à dominer. Et c'est l'outil lui-même qui se voit transformé par ce qui n'est déjà plus une "production". A cette condition seule, l'oeuvre peut abandonner sa puissance horizontale pour l'acte du mur.
A la faveur de ces passages matériologiques, nous commençons à entrevoir ce que serait un art conceptuel. Car l'art n'est proprement conceptuel que dans le rapport critique du sensible au concept et non dans l'exposition des signes attributs et fétiches du concept, comme voulurent nous en persuader les artistes qui ont cru pouvoir se proclamer conceptuels. Et c'est bien l'esthétique - délestée de son égide dogmatique - qui nous interroge à nouveau. C'est bien un novum organum de l'esthétique qui s'impose en parcourant extra muros sous la juste ambivalence kantienne, dans un premier temps des conditions spatio-temporelles a priori de l'expérience du sujet, (esthétique transcendantale), et dans un second temps du jugement sans concept dans notre relation au beau.
Non, Le Journal d'IL de Gérard Duchêne n'est pas ce lieu de la disparition du sujet, et surtout pas du sujet politique. Pourquoi travaillerait-IL à la destruction du texte alors que l'édition française s'en charge en refusant d'imprimer les oeuvres du (vrai) cercle des poètes disparus (de Guillaume de Digulleville à Michel Vachey) ? Ce que tentent d'arracher nos six artistes à la civilisation de l'audio-visuel, c'est la condition d'un regard intersubjectif, c'est l'endurance du livre par la matériologie. La toile libre ne se conçoit plus en rapport au châssis, mais comme un parti pris du volumen contre le codex, ce codex qui n'est plus envisageable chez Raoul Lazar que décousu ou que reporté chez Pascal Mahou. Ce qui se roule comme un volumen, voilà donc la mesure de notre colère à laquelle Jean Mazeaufroid s'évertue à donner une trame loin de ces amas de livres pilonnés que l'on voudrait nous faire tenir pour les emblèmes d'un "nouveau réalisme". Et c'est bien aussi sur ce premier rouleau d'un livre en voie de disparition que René Bonargent refuse de tirer un trait, élisant les matrices de bois pour mieux enraciner l'écrit dans l'étymologie latine de livre (liber, "écorce"). Qui pourrait enfin nous empêcher, devant les travaux de Gilbert Dupuis, de rappeler aux installateurs installés que le premier substrat du papier lorsque les Chinois découvrirent sa fabrication, ne fut autre que la soie, préface de tous les transformats ?
Il est peut-être trop tôt pour recoudre ces paginations, mais s'il se trouve déjà des peintres pour ne plus prendre leurs ordres du "commissariat aux archives", nous n'avons plus à redouter de proférer nos dépendances.