Michel Leter [1992]

 

Disneyland que Proust appelait Guermantes

1. Serris

 

© éditions du meilleur café à l'ouest de Parme, 1997

 

 CASTING DU CONTE
DISNEYLAND QUE PROUST APPELAIT GUERMANTES

 

Héloïse Carcassonne : étudiante juive, née en Brie, prépare une thèse sur Étienne Jodelle, seigneur du Limodin
(à l'est de Disneyland).

Pierre Kochmann : étudiant juif, né en Brie, prépare une thèse sur Pierre de Ronsard, prieur de Mareuil-lès-Meaux
(au nord-est de Disneyland).

Hégésippe Moreau : poète et typographe disparu, né à Provins, mentor de Pierre et d'Héloïse.

Marcel Proust (sans moustache) : romancier du côté de Guermantes (sur le site de Disneyland), aurait répondu au nom de Marcel Weil, si le code Napoléon avait fait confiance aux femmes.
Norman Prolife : cadre d'Euro Disney, républicain, "casting manager" du château de la Belle au Bois Dormant qui trône au centre de Fantasyland.

Norman Prochoice : cadre d'Euro Disney, démocrate, "casting manager" du château de la Belle au Bois Dormant.

Mickey 1 : Christian Verdurin dans le civil, blond aux yeux bleus, fait partie du casting du château de la Belle au Bois Dormant.

Mickey 2 : François Brunel dans le civil, blond aux yeux bleus, fait partie du casting du château de la Belle au Bois Dormant.

Daisy : Marie-Laure Nettencourt dans le civil, blonde aux yeux bleus, fait partie du casting du château de la Belle au Bois Dormant.

Jean de la Fontaine (sans moustache) : poète, auteur du Songe de Vaux pour la fête qui fut donnée au château de Vaux-le-Vicomte (au sud-ouest de Disneyland) la veille de l'arrestation de Fouquet.

Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière (sans moustache) : poète, auteur de la comédie-ballet Les Fâcheux pour la fête qui fut donnée au château de Vaux-le-Vicomte la veille de l'arrestation de Fouquet.
Madame de La Fayette (sans fard) : romancière, situe La Princesse de Clèves au château de Saint-Ange
(à l'est de Disneyland).

Antoine-Marie Arouet, dit Voltaire : poète, écrit La Henriade au château de Saint-Ange.

Théophile Gautier (sans barbe) : poète, sa "Mademoiselle de Maupin" vagabonde au château de Maupertuis
(à l'est de Disneyland).

Georges Sand (en robe) : fumeuse de cigares, le prélude de son roman Indiana se tient au château de Rubelle
(au sud-ouest de Disneyland).

Victor Hugo : poète, le château de Nangis (à l'est de Disneyland) est le théâtre du deuxième acte de sa pièce Marion Delorme.

Charles Flaubert : romancier Dans L'Éducation sentimentale Frédéric Moreau visite le château de Fontainebleau (au sud-ouest de Disneyland) au bras d'une grisette.

Joris-Karl Huysmans : poète, fait errer les personnages d'En rade et grandir Des Esseintes le décadent d'A Rebours dans les ruines du château de Lourps (à l'est de Disneyland). Il y accueille Léon Bloy qui publie Cinq ans de captivité à Cochons-sur-Marne ( Lagny-sur-Marne, au nord-ouest de Disneyland).

Charles Péguy (en gants blancs) : poète, tombe à la tête de sa section lors de la bataille de l'Ourcq en tentant de prendre le château de Monthyon (au nord-est de Disneyland).

Stéphane Mallarmé (sans moustache) : poète, sauve de la noyade Paul Valéry (sans moustache) près du pont de Valvins (au sud-ouest de Disneyland).

Ethel Rosenberg (rasée pour simplifier le passage du courant) : exécutée assise après cinq longues décharges électriques.

Lawrence Lee Buxton : exécuté par absorption de barbituriques à la prison de Huntsville, Texas, en février 1990.

X : exécuté par injection en janvier 1992, après le refus de sa grâce par Bill Clinton, gouverneur du Nebraska et candidat à l'investiture démocrate pour les présidentielles de novembre 1992.

 

 

 

Au bout du chemin de Chanteloup, Héloïse et Pierre reconnurent les tuiles dépareillées du clocher de Guermantes. La route descendait encore jusqu'au château de Ferrières, mais le paysage qu'ils croyaient avoir traversé - hélicoïdal, dérobé de voltes et de surprises, semé ici de vals, là de tourbe, adoubé enfin dans la marne et le sang marocain de 1914 - les avait dissuadés d'explorer plus longtemps le véritable "côté de Guermantes". Au fond Proust n'en avait gardé que le nom dans le seul dessein de rehausser son côté de Villebon, bonhomme à l'excès, assoupi au creux de la trop sage Eure-et-Loir.
Pourquoi rester fidèle à un auteur qui profère sa géographie plutôt que de l'arpenter ? La rêverie littéraire sur le mot Guermantes n'avait trait qu'allusivement à la topographie. Au fil du temps, Guermantes s'impose littéralement comme un "lieu-dit" que même le narrateur de la Recherche ne saurait atteindre et Pierre aurait volontiers couché ces mots : Jamais dans la promenade du côté de Guermantes nous ne pûmes remonter aux sources de la Vivonne. [...] Jamais non plus nous ne pûmes pousser jusqu'au terme que j'eusse tant souhaité d'atteindre, jusqu'à Guermantes. Je savais que là résidaient des châtelains, le duc et la duchesse de Guermantes, je savais qu'ils étaient des personnages réels et actuellement existants, mais chaque fois que je pensais à eux, je me les représentais tantôt en tapisserie, comme était la comtesse de Guermantes, dans le couronnement d'Esther de notre église, tantôt de nuances changeantes, comme était Gilbert le Mauvais dans le vitrail où il passait du vert chou au bleu prune, selon que j'étais encore à prendre de l'eau bénite ou que j'arrivais à nos chaises, tantôt tout à fait impalpables comme l'image de Geneviève de Brabant, ancêtre de la famille de Guermantes, que la lanterne magique promenait sur les rideaux de ma chambre ou faisait monter au plafond.
On se jura la diète
(finies les indigestions de madeleines)
et le repos
(adieu les pavés inégaux).
On ne chercherait plus qu'un endroit clos dont les fenêtres ne donneraient plus sur le souvenir.

 

Jamais ils ne firent étape
avec autant de soulagement que dans le relais de Guermantes. Pierre sautilla en oubliant sa galanterie naturelle pour devancer Héloïse sur le seuil courbé par le temps. Pour une fois, Héloïse ne broncha pas, toute à son idée fixe d'un grand verre de cidre bouché de Brie.
Au fond de la bâtisse sommeillait une piste de danse, semée d'émaux et de mosaïques que le glacis jaune des pas avait figés. La salle était sans doute désaffectée depuis longtemps. A l'endroit même où jadis l'orchestre avait fait danser les promeneurs,
la patronne entreposait ses congélateurs.
Ici une entaille, là un banc de guinguette où les couples s'étaient enlacés à l'ombre des brûle-parfums. Les murs étaient imprégnés d'une senteur lointaine
de coumarine et de cette suze trop amère pour que l'on ait encore le cur à la boire, mais dont on garde à vie l'arrière-goût.
Héloïse avisa une table recouverte d'une nappe de vichy rouge et blanc. Elle y entraîna Pierre. L'unique client, calé à demi assoupi au fond de l'estaminet, regardait fondre au creux de sa cuillère à café un morceau de sucre mouillé de quelques gouttes de calva. Sans attendre Héloïse en vint au fait:
« Tu sais ce qui me ferait plaisir ?
- Je sais, de la cidromel. »
En captant ce dialogue, l'homme du fond secoua visiblement sa torpeur tout en feignant de ne pas prêter attention aux propos tenus.
« Tu crois que les patrons connaissent ?
- Vas-y. »
Héloïse alla chercher la patronne qui vaquait à ses occupations dans l'arrière-boutique.
« Vous savez préparer la cidromel ?
- L'hydromel, oui le professeur connaît, pas vrai ? (Elle se tourna vers l'homme du fond). Il dirait encore que ce sont nos ancêtres Meldes qui ont emporté le secret de la recette sous le tumulus ! J'ai du bon calva si vous voulez. »
Compromis prématurément dans le dialogue, l'homme du fond se leva et dut se résoudre à prendre langue :
« Je connais la boisson. On dirait aujourd'hui que c'est un cocktail au cidre de Brie. Si vous permettez, je vous le prépare. Amélie ! Tu as bien une bouteille de cidre bouché du Morin, du Jacques de Toy... Brut... »
L'homme dénicha un bol, un pot de miel liquide, et de la poudre de cannelle. Il remplit de cidre un verre en y délayant quatre cuillerées à soupe de miel liquide. Puis il versa le reste du cidre dans une cruche à large ouverture. Enfin il ajouta la cannelle, le mélange miel et cidre - en ne manquant pas de s'en lécher l'index - et touilla vigoureusement.
Ce passant avait la précision de vocabulaire et la ponctualité gestuelle d'un maître-cuisinier.
« Il faut le laisser reposer au moins deux heures au frigo. En attendant, j'ai une proposition malhonnête à vous faire. C'est mon jour de brie. Je reviens de la Halle aux fromages de Meaux. Que diriez-vous d'un brie de Meaux arrosé de saint-émilion, à moins que vous n'optiez pour un brie de Nangis avec du cornas de l'Ardèche, que vous ne préfériez un brie fermier avec un rully "domaine du prieuré", ou alors un coulommier avec du pommard, ou bien les quatre à la fois ? »
La régalade tombait trop juste pour ne pas avoir été concertée mais Pierre et Héloïse avaient bien besoin qu'on leur porte une parole panifiable car ce qu'ils avaient traversé les avait frappés d'aphasie. Les mots brie, pommard et saint-émilion, que leur compagnon d'infortune venait de prononcer, agissaient déjà comme un premier baume. L'inconnu, qui se révélait un bien étrange vivandier, damasquina la table de fromages. Leurs délicieuses bouchées arrosées de rouges aux bouquets prononcés délièrent les langues de nos deux rescapés. Revigorés, après quelques minutes de ce régime, ils s'enhardirent imprudemment à conter leurs mésaventures.

Arrivés de Paris en Seine-et-Marne, Héloïse et Pierre avaient commencé par se perdre dans Croissy-Beaubourg qu'ils avaient connue sage avec ses Merisiers, son cours
du Buisson et sa mare
à Blondeau,
et qu'ils redécouvrirent enturbannée de fiefs Bull, Kodak et Yamaha.
Revenant sur leurs pas, ils s'engagèrent dans Torcy où les accueillit une banderole en patois local portant la mention Torcy l'été ça assure.
Près d'un arrêt de bus on pouvait déchiffrer d'autres hiéroglyphes : Cet abri est une initiative du Conseil général de Seine-et-Marne.
Lorsqu'ils prirent la direction de Bussy-Saint-Martin du côté de Guermantes, ils n'eurent pas plus tôt aperçu les premières campagnes qu'un grand panneau

KAUFMAN & BROAD

leur tint lieu d'horizon.
Le message se poursuivait ainsi :

découvrez Lake Wood
à St Thibault des Vignes
bureau de vente 50 m. à gauche

Un peu plus loin se découpait un écriteau de moindre encombrement :
kaufman & broad
visitez lake wood

Au milieu des pavillons flottaient plusieurs drapeaux blancs frangés de rouge et frappés du sceau de

KAUFMAN & BROAD

On n'avait pas vu ça depuis les Grandes compagnies : les businessmen s'étaient répandus entre Seine et Marne, foulant aux pieds les blasons, butinant les cadastres et les plans d'occupation des sols.
A l'approche du château de Guermantes, le rouge était mis. Héloïse et Pierre furent ébahis de découvrir un "Cercle cynophile de dressage". La devise qui s'étalait sur les fascines du parcours de dressage en disait long sur ce qui se préparait ici :

EDUCATION - OBEISSANCE - AGILITY

Le lapsus anglophone du dernier mot d'ordre ne laissait pas l'ombre d'un doute sur l'identité des commanditaires.
Puis, au milieu d'un parc sabré par la départementale, se dessinait enfin le château de Guermantes. Les propriétaires avaient pris soin de mettre en garde les touristes : l'endroit résistait.

Château de Guermantes
monument historique
propriété privée
défense d'entrer
pour visiter s'adresser à la petite porte

Le corps du bâtiment avec sa double équerre et ses briques Louis XIII évoquait cette petite musique qui accompagne la Fantaisie de Nerval.
Or, chaque fois que je viens à l'entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit...
C'est sous Louis treize; et je crois voir s'étendre
Un coteau vert, que le couchant jaunit,

Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs

Perrault, l'auteur de la colonnade du Louvre, participa à la conception des ailes.
Comment annoncer Disneyland à son frère,
Charles Perrault ? Comment accréditer l'impensable auprès du génial polémiste du Parallèle des anciens et des modernes, le formeur de ces fameux contes que les "cartoons" d'aujourd'hui caviardent et purgent à souhait ainsi qu'au Moyen Âge on crut bon de moraliser les Métamorphoses d'Ovide ?
Quittant la grand-rue du village de Guermantes,
ils prirent par Chanteloup la direction de Serris.

Au bout d'une heure de marche à travers champs, ils gagnèrent le village de Serris dont le point de repère n'était plus le clocher mais un grand cône bleu criard qu'ils identifièrent plus tard comme le chapeau d'illusionniste qui coiffait l'Espace Euro Disney.
Souvenez-vous de la fameuse séquence d'optique proustienne où, sous l'effet d'un subtil hypallage, les deux clochers de Martinville sont rejoints peu à peu par celui de Vieuxvicq; imaginez la même scène en remplaçant le clocher de Vieuxvicq par un chapeau de Mickey et vous aurez une idée de l'ampleur du désastre que représentait pour Héloïse et Pierre l'arrivée sur Serris !
En ce dimanche où l'essentiel du chantier était au repos, le paisible chemin qui conduisait au Disneyland s'ouvrait plein d'horizontales et de voix acousmates.
Héloïse et Pierre furent envahis par le chant de la grive et l'odeur entêtante de la terre à blé d'août fraîchement moissonnée. Cette poche de résistance était tout ce qui restait de notre maigre écoumène, notre croûte terrestre que les rongeurs avaient déjà bien entamée.
Comme de bien entendu un grand panneau officiel brisait l'harmonie :

Secteur IV de Marne-la-Vallée
le conseil général de Seine-et-Marne
construit la voie primaire
investissement 300 MF
ici construction de la pénétrante de l'autoroute A4

Ils empruntèrent donc la "pénétrante primaire".
Pierre et Héloïse avaient le désagréable sentiment de marcher sur la tête. Sur cette terre qui fut défendue pendant deux millénaires contre les animaux nuisibles, qui eût été assez fou pour imaginer qu'un jour les autorités accorderaient blancs-seings et sauf-conduits pour raser les cultures à une compagnie dont l'emblème est le rongeur !
Bornoyant l'horizon pour s'assurer de sa vérité, Héloïse et Pierre reçurent en plein visage une bordée de lignes toutes plus rapportées les unes que les autres. Au-delà d'un barbelé de grues et d'excavatrices, se découpaient les avant-postes et barbacanes, les premières casemates de "Frontierland". Les différents domaines préfabriqués du royaume en construction étaient disposés à vau-l'eau comme dans le sillage d'une armée en déroute. La mauvaise béchamel de "Adventure Isle" et de "Big Thunder Mountain" au chromatisme incertain inspirait l'écurement. Cette terre était atteinte de bungalows et autres excroissances acineuses tel le "Davy Crockett Campground" auquel il ne manquait plus que l'odeur du graillon.
Ils parvinrent nulle part au milieu de ce paysage adhésif qui ne tenait que par la volonté d'un marchand de ticket.
Pierre et Héloïse, égarés dans leurs mauvaises pensées, présentaient tous les symptômes des ennemis de l'intérieur. Insensibles à la vocation culturelle de la France dans la nouvelle Europe, ils se comportaient comme des doryphores, pire : comme des capitulards.
Au sud de la triade capitoline des hôtels Santa-Fé, Cheyenne et New York surgit une pataugeoire baptisée station balnéaire de la Nouvelle-Angleterre ! Même Henri V après s'être emparé de Provins et de Meaux et avoir laissé sodomiser leurs natifs n'avait osé rebaptiser ainsi ces terres ! Il faut dire qu'à l'entrée du parc veillait "Main street U.S.A." censée recréer l'atmosphère d'une petite ville américaine du début du siècle et que Héloïse appelait déjà "Waspyland" en raison des multiples synagogues que l'on ne pouvait pas y visiter...
Puis s'entrechoquaient "Adventureland" , "Frontierland" et "Fantasyland" aux solitudes bistrées par des histrions. La catastrophe dépassait tout ce que les colonisateurs français et anglais du siècle dernier auraient pu imaginer. La magie Disney y changeait les nouvelles frontières en vivarium. L'Ouest était enfin "available" à l'est de Paris balayant les inutiles vallées de Seine et Marne. Triomphante, la mièvrerie universelle se candissait en semblant de canyon.
Héloïse et Pierre accélérèrent le pas pour se dégager au plus vite du piège : ils prirent de vitesse les hôtels à étages, véritables calculs rénaux qui eussent fait hurler Swann de douleur. Le chantier se calcifiait de loin en loin en concrétions de tubulures. Ils franchirent sans un regret le "Centre de divertissement", vaste caravansérail pour Germains en rut où l'on pourra tout s'envoyer au-dessus de dix-huit ans pendant que les enfants tireront la queue du Michael Jackson sur l'île des gentils castrats... ou quelque chose de cet acabit.
Chose étrange et capable d'éveiller le sourire
chez un financier : il s'agissait du merveilleux ! Mais entendons-nous : du merveilleux considéré du point de vue industriel.
A quoi bon, en effet, ces horizons peuplés d'elfes et de korigans qui ne servent à rien qu'à exciter les imaginations maladives des derniers songe-creux ? N'était-ce pas acquérir de légitimes droits à la reconnaissance publique de nos millions de sans emploi (chômeurs) que de convertir ces espaces stériles en spectacles réellement et fructueusement instructifs, que de faire valoir ces landes immenses et de rendre finalement d'un bon rapport pour le Conseil général de Seine-et-Marne et ses voyages d'études, ces campagnes indéfinies et transparentes ? Le travailleur précaire (mouse) aura, une fois n'est pas coutume, le dernier mot. Grâce à lui l'utopie finira par être bonne à quelque chose et par acquérir, enfin, une valeur intrinsèque.
A la brocante de Serris, ils furent accueillis par un singulier alignement : un drapeau français, un drapeau soviétique et un drapeau américain que l'on aurait crus plantés depuis le 8 mai 1945 s'ils n'avaient été flanqués de plusieurs drapeaux de la CEE.
Enfin à l'horizon se profilait, en lieu et place du clocher de Serris, "L'Espace Euro Disney" vitrine témoin du prochain royaume.
L'armorial y était du meilleur goût. Imaginez, un cône bleu frappé d'étoiles et d'un croissant vert pâle et, sous le chapeau de magicien, des colonnes doriques recouvertes d'une méchante peinture or.
A l'entrée une bécasse trilingue leur sourit.
Avec son gentil prénom badgé sur le sein droit, elle semble parler la langue d'Héloïse et de Pierre, mais une langue où le datif serait rémunéré.
Sous l'entonnoir étoilé on s'activait comme au congrès de la batellerie. A peine passé le portillon automatique, Héloïse et Pierre durent laisser derrière eux toute espérance. Des guichetières attifées en hôtesses s'introduisaient partout avec leurs prunelles de bathyscaphes.
A droite du portillon d'entrée trônait la maquette du château de la Belle au Bois Dormant de Fantasyland. La légende nous édifiait ! « La pièce maîtresse d'Euro Disneyland est sans aucun doute le Château de la Belle au Bois Dormant. Cette merveilleuse construction avec ses subtiles nuances pastel résume à elle seule toute la féerie imaginée par Walt Disney... Un lieu d'enchantement, de gaieté et de poésie... Un superbe hommage rendu à l'imaginaire de l'enfance...»
Les portes se refermèrent sur une salle de cinéma où chaloupant au milieu de souris transpirantes, ils purent s'échapper après avoir subi un film tout en strass et paillettes. Puis ils se trouvèrent expulsés à la lumière crue des néons dans le Mickey bazar, sorte de Check Point Charlie où l'on ne vendait que du Mickey au milieu d'hôtesses béatifiques.
Héloïse et Pierre finirent par désarroi et altération dans le fast-food, dernier octroi avant la liberté, où l'on était invité à se restaurer de burgers et à se rafraîchir de ciguë. L'endroit était décoré d'allégories en carton pâte représentant les balais porteurs de seau de l'apprenti sorcier de Dukas version Disney. Mickey se montrait ici soit inconscient, soit étrangement lucide sur les nuisances dont il était la cause - Héloïse et Pierre qui avaient beaucoup parcouru les pays d'Europe de l'Est jusqu'aux Amériques, savaient combien l'abêtissement de masse peut se conjuguer avec une involontaire auto-dérision, et ils furent bien obligés de pencher pour la première hypothèse. Alors qu'ils s'apprêtaient à commander sans espoir un verre de gewurtztraminer 1978, ils se trouvèrent face à une imposante cantinière polyglotte qui leur demanda hilare « Avez-vous aimé notre film ?»
Héloïse qui ne manquait jamais une occasion de lâcher une de ces répliques adamantines qui lui fermèrent les portes des Grandes écoles,
rétorqua à brûle-pourpoint :
« Oh ! Oui, beaux effets spéciaux. Mais dans votre présentation de l'Europe vous n'insistez pas assez à mon goût sur les pogroms...»
La Madelon s'empourpra et tourna un regard apeuré vers son chef qui malheureusement était trop loin, près des friteuses, pour la secourir. Pierre et Héloïse profitèrent de ce moment de flottement pour filer à l'anglaise.
En se repliant par la route de Lagny, ils purent lire sous le panneau qui indique l'entrée de Jossigny, cette mention « ni bruit, ni vitesse ». Peine perdue puisqu'à la sortie de Jossigny nos élus avaient signé un nouvel exequatur :

Conseil régional Ile-de-France
Voyons loin, vivons mieux
RER ligne A
prolongement de Torcy à Chessy

 

 

Ce récit avait desséché les gorges d'Héloïse et de Pierre.
L'homme, tacite jusqu'alors, leur tendit à chacun un verre de rouge pour accompagner leurs parts de brie de Meaux. Cette sollicitude intriguait Héloïse. Elle s'enquit de son identité. L'homme récusa tout signalement :
« Les uns m'appellent le tisserand, en souvenir de Magu le poète de Lizy-sur-Ourcq, et les autres le typographe en souvenir d'Hégésippe Moreau le poète de Provins : choisissez... »
Le jeu amusait Pierre. Ses racines provinoise et samaritaine ainsi que son amour naissant pour la typographie le condamnèrent à choisir Moreau. Héloïse adopta le prénom Hégésippe.
Répondant à la mise en appétit des visiteurs, Hégésippe se découvrit :
« De ma famille, naguère si nombreuse qu'elle occupait presque tous les territoires de l'Ile-de-France et de la Brie, un seul rejeton vit encore. J'appartiens à cette race instable qui fit le rayonnement des grandes foires de Champagne, souche de piètres guerriers dont les noms figurent dans les registres des prisons politiques et ne voient jamais la pierre de nos monuments aux morts. J'ai grandi au château de Lourps entre deux rangées d'une bibliothèque d'acajou. Les songes de mes aïeux s'y étageaient de la Cantilène de saint Faron au Tombeau d'Edgar Poe. Ma grande joie était de prendre un de ces viatiques sous le bras et de descendre dans le vallon, de gagner Jutigny, un village lové au pied des collines, un petit mont de maisonnettes enchignonnées de chaumes, parsemés de touffes de joubarbe et de bouquets de mousse. Je m'étendais dans la prairie à l'ombre des hautes meules. Attentif à la ronde muette des moulins à eau, humant le souffle frais de la Voulzie. Parfois je poussais jusqu'aux tourbières, jusqu'au hameau vert et cendré de Longueville, ou bien je grimpais sur les côtes balayées par le vent et d'où l'étendue était immense. Là j'avais d'un côté, à mes pieds, la vallée de la Seine, fuyant à perte de vue et se confondant avec le bleu du ciel fermé au loin; de l'autre, tout en haut, à l'horizon, les églises et la tour de Provins qui semblaient trembler, au soleil, dans la pulvérulence dorée de l'air. »
Hégésippe songeur marqua une pause. Il chantourna doucement la croûte fleurie du brie de Meaux. En versant le pommard d'une main, il désigna de l'autre les parts aux deux randonneurs.
« Mangez, ça va refroidir ! »
Héloïse ne se fit pas prier plus longtemps et toucha du doigt la croûte duvetée et semée de pigments rougeâtres. Elle prit la part souple et ferme et y laissa l'empreinte de ses dents. La pâte était jaune paille, claire à souhait, et au bouquet raffiné. Elle laissa glisser la saveur fruitée le long de sa gorge et ses papilles gustatives en conservèrent un délicieux arrière-goût de noisette. Cette défervescence si douce d'un palais encore tétanisé à l'idée d'un mauvais cheese burger monta à la tête d'Héloïse avant même qu'elle eût porté le pommard à ses lèvres. Plutôt que de céder à la tentation de la soûlerie, elle confia ses inquiétudes à Hégésippe :
« Vous qui connaissez la Brie, dites-nous s'il est bien vrai que l'arrivée de Disney signe l'arrêt de mort de la "province" ? »
Hégésippe, qui avait déjà tourné et retourné cette question depuis que le gouvernement de "gauche" de la France et le président "de droite" du Conseil régional avaient donné leur aval à l'installation des souris, répondit sans l'ombre d'une hésitation :
« Pensez-vous qu'une province puisse survivre à un luna park qui fera à son ouverture un cinquième de la surface de Paris, pour s'étendre dans l'avenir à l'infini ? Pensez qu'une province puisse survivre à l'afflux supplémentaire de 11 millions de touristes ? Qui dit que les -ismes et leurs idéologies se sont effondrés ? Le journalisme et le tourisme ont triomphé !
L'information, la communication ne retient rien des hellébores, cardamines, jusquiames et centaurées jacées qui restent pour nous des mystères. Un parc, aussi grand soit-il, n'égalera jamais en complexité une de ces herbes devenues aujourd'hui gênantes.
Nos villages roumains recouverts de cieux lourds, striés par les panaches des supersoniques, gisent effondrés au centre d'horribles chantiers. Les excavatrices, les grues, les mottes d'argile desséchées jonchent et obstruent les layons et les sentes qui furent des avenues populeuses. Ni souffles, ni ramages, ni fontaines en la calme horreur de cette éventrée. Quoi ! vous l'ignoriez ? Les oiseaux s'y pressent, castrats ébouriffés stridents. Ils ne fuient plus à notre approche. Ces épis qui jaillissent encore de Nangis, ces gerbes qui ont caché tant de royales amours, sont morts et ceci au rapport même des inspecteurs des Eaux-et-Forêts de l'État français. Les moissons ? Pensez donc ! Elles finiront dans les causeries au coin du feu de la présidence. »
Hégésippe commença à détourer nerveusement le brie de Nangis encore posé sur son paillon. Il ne faisait pas l'ombre d'un doute qu'aucun relâchement ne trouverait grâce à ses yeux. A peine Héloïse avait-elle hasardé une main vers la croûte moelleuse largement entamée qu'Hégésippe écuma :
« Prenez garde au brie ! Affiné à souhait c'est un fromage qui fait l'histoire ! Parce qu'il était le fromage des rois, nous lui devons la république !
- Vous plaisantez ! » sourit Héloïse en se détendant prématurément.
- Pas le moins du monde. C'est le brie qui mit un terme à la dynastie capétienne. Savez-vous pourquoi notre gourmet de Louis XVI s'était arrêté à Varennes ? Pour déguster chez un de ses anciens valets un de ces merveilleux bries qu'il lui servait autrefois. Capet s'attabla et se rassasia de brie et de vin rouge. En dépit des injonctions de son entourage, il voulut finir son meaux grand moule. La suite est connue. »
En attaquant le coulommier, Hégésippe prit subitement un air solennel :
« Il y a des lustres que j'attends votre passage. J'ai une mission à vous confier que mon grand âge ne me permettrait pas de conduire. Pour vous montrer digne de ma confiance, il vous faudra d'abord déchiffrer les codes suivants.»
Hégésippe sortit de sa poche une liste couchée à l'encre sépia sur un papier pelure. Il la posa sur la table, la repassa et la lissa de ses larges mains avant de la tendre à qui y découvrirent une bien étrange algèbre :

SM Rés. m.Y2 270
GDN Rés. LK1 650
T Ye 7305-7306
CT/GL 8°Ye. 2212
GD Rés. m. Ye. 17
GL Rés. Ye. 1233
GM 8° Ye. 3735
GP Z. 59969
8° Ye. 5669
4° Yc. Pièce. 29
8°Z. 74
JLF Rés. Ye 2221

« C'est à vous seuls de cheminer. Je vous donne juste un indice. Pouvez-vous me dire ce qu'est une ballade ?
- Une promenade décontractée ?
- Non, pas la balade avec un seul l, mais la ballade avec tous ses l. Cherchez encore dans le champ de ce que... Comment appelez-vous ça... Vous avez même un ministre de ça... Ah ! oui, la culture.
- Une chanson rythmée. Lente. Style... Euh, Sweet Baby James de James Taylor.
- Mais encore.
- La Ballade de Melody Nelson de Gainsbourg.
- Encore un effort.
- Je ne sais pas.
- Héloïse, que faites-vous comme études ?
- Lettres.
- C'est là qu'il faut creuser.»
Hégésippe leur lut alors une de ses ballades, composée exclusivement avec des villes de Brie.
Pendant la déclamation Héloïse avait eu tout le loisir de tester comme bouts-rimés les lieux-dits créés par Disney.
Adventureland
Frontierland
Fantasyland
Puisque Main street U.S.A. était inutilisable, Héloïse put à peine obtenir un tercet et encore en vers irréguliers (il ne manquait plus que Jack Land pour subventionner un quatrain sur Disneylang).

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IMAGINEZ UN LIEU ABSOLUMENT UNIQUE...
Disneyland en Californie, Walt Disney World en Floride, Tokyo Disneyland au Japon, des lieux qui font toujours rêver ceux qui y sont allés.
Si vous ne connaissez pas encore les fabuleux parcs à thèmes de Walt Disney, vous allez vivre une expérience inoubliable et faire une découverte absolument extraordinaire lorsque le domaine ouvrira ses portes au public européen, au printemps 1992.
Imaginez 1943 hectares - soit un cinquième de la ville de Paris - entièrement consacrés aux loisirs. Imaginez, au cur de ce domaine, un parc à thèmes sans égal qui s'appelle Euro Disneyland.
Imaginez aussi un centre de villégiature avec six hôtels proposant 5200 chambres, des boutiques, des restaurants, des tennis, des piscines, un espace de caravaning dans un site boisé, un golf de 18 trous et un Centre de divertissement de 18000 m2 ! Bientôt, à 32 kilomètres à l'est de Paris, à Marne-la-Vallée exactement, vous allez découvrir la plus incroyable destination de vacances européenne. Parfaitement adapté aux conditions climatiques parisiennes, Euro Disney sera ouvert toute l'année et vous fera voyager, 365 jours par an, au cur de l'imaginaire. Euro Disney, ce sera tout le savoir-faire de Disney, avec des adaptations à la culture européenne. Ce sera, au cur de l'Europe, le plus magique et le plus excitant des complexes de loisirs.

Avant de prendre la Renault pour rejoindre son chef au bureau de recrutement Disney, Colin Prochoice s'accorda quelques minutes de repos après une éprouvante séance de jogging en terre proustienne. Il s'adossa contre un des peuplier de l'allée qui, au-delà de la Départementale 217, prolonge le parc du château de Guermantes.
C'était "le côté de Guermantes" que Marcel désirait encore. En passant la grille du château, Héloïse et Pierre s'étaient souvenus de ses premières volontés : « Ce que je veux revoir, c'est le côté de Guermantes que j'ai connu, avec la ferme qui est un peu éloignée des deux suivantes serrées l'une contre l'autre, à l'entrée de l'allée des chênes; ce sont ces prairies où, quand le soleil les rend réfléchissantes comme une mare, se dessinent les feuilles des pommiers, c'est ce paysage dont parfois, la nuit dans mes rêves, l'individualité m'étreint avec une puissance presque fantastique et que je ne peux plus retrouver au réveil. Sans doute pour avoir à jamais indissolublement uni en moi des impressions différentes, rien que parce qu'ils me les avaient fait éprouver en même temps, le côté de Méséglise ou le côté de Guermantes m'ont exposé pour l'avenir à bien des déceptions et même à bien des fautes. »
Si le côté de Méséglise ne se distingue du côté de Méréglise d'Eure-et-Loir que l'espace d'un phonème (mais quelle impiété dans le glissement !), l'ingénierie culturelle contemporaine, qui ne plaisante plus, est allée, en 1971, jusqu'à adjoindre Combray à Illiers, le village de tante Léonie, le terroir des Proust. Dans le prolongement du vrai château de Guermantes en Seine-et-Marne, en Brie, une allée de peuplier remplace l'allée de chênes du château de Villebon - près d'Illiers-Combray, donc, depuis l'arrêté municipal de 1971.
Le peuplier, plus flexible et "soluble dans l'air", supporte mal d'être nommé, et le vent de jouer avec son exactitude : un alignement de peuplier n'est jamais rectiligne. A Guermantes l'allée de peuplier, majestueuse de loin, se creuse peu à peu pour qui l'emprunte, forçant le flaneur à presser le pas, puis à jeter précipitemment toute solennité derrière le premier talus venu, pour glisser, déraper sur un sol devenu soudain plus friable et clore l'embardée sur une méchante grille derrière laquelle un roquet interdit l'accès du village de Gouvernes.

En matière de panique, Prochoice n'était pas non plus un novice. Intellectuel reconverti, il gardait pour seul lien avec la planète universitaire américaine un abonnement au Chronicle of Higher Education. Colin Prochoice d'après son c.v. n'était pas censé savoir qu'il promenait son survêtement rose tyrien dans un paysage que Proust - à défaut de l'avoir contemplé - avait immortalisé. Ancien professeur de littérature française à l'université de Yale, il s'était spécialisé dans les années 1830-1831 sur les Grands Boulevards (à l'époque donc de la bataille d'Hernani) option Gender, Minorities et Black Studies (code M24, M25 et M26 de la Modern Language Association). Son cursus ne l'obligeait donc pas à connaître les itinéraires de promenade de la vedette Proust Marcel.
Altéré par sa course, il sortit de son survêtement une bouteille d'eau minérale sur laquelle on pouvait lire les codes suivants :
No cholesterol
No calories
No sodium
Low fat

Nutrition information per serving
serving size 7.02
serving per container 6.8
calories 0
protein 0
carbohydrate 0
fat 0
sodium 0

Prochoice but une gorgée et lut quelques lignes des pages intérieures du Chronicle of Higher Education. Il jeta un coup d'il à sa montre. Plus qu'une minute trente-sept de répit. Il inspira profondément. Contrairement à Proust, Prochoice avait de vraies inquiétudes - professionnelles - comme il se doit...

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IMAGINEZ MAIN STREET USA
Le dépaysement est total, tout de suite, dès vos premiers pas dans Main Street, USA. Vous vous retrouvez dans la grande rue d'une vraie ville américaine du début du siècle. Cortèges de voitures anciennes, tramways tirés par des chevaux, variété incroyable de boutiques typiques, restaurants pittoresques... Le moindre détail vous ramène à cette époque pleine de charme où les fanfares de quartier rythment la démarche nonchalante des passants. Débouchant sur Central Plaza, il vous faut alors choisir quel autre "pays" vous allez explorer.

Arrivé à Noisy-le-Grand, où Disney avait installé ses services de recrutement et de propagande, Colin Prochoice frappa deux petits coups avant de pousser la porte de l'office de Norman Prolife. Ce dernier était assis sur le rebord de son bureau des feuillets à la main, en chemise, la cravate sobre légèrement dénouée du col. Avec une familiarité entendu Prolife assena une grande tape dans le dos de Prochoice.
« Alors, quoi de neuf ?
Prochoice faisait grise mine. Au lieu de contrefaire le boute-en-train comme le voulait la profession, il s'adressa à Prolife d'une voix monocorde :
- Tu dois être content. Tu as vu la dernière folie
de la Cour Suprême.
- Qu'est-ce que tu me chantes encore ?
- Tu connais la décision de la Cour de donner la possibilité au Department of Health and Human Services d'exclure du planning familial des cliniques bénéficiant de subsides fédéraux les conseillers chargés d'informer sur l'avortement ?
- Et alors ! Il ne s'agit pas d'une discrimination. Le gouvernement peut, sans violer la constitution, choisir sélectivement un programme qu'il considère comme répondant à l'intérêt public, et à l'exclusion d'un autre.
- Oui, mais c'est une brèche dangereuse qui va encourager les autorités à une plus grande sélectivité dans l'octroi de subsides fédéraux. Il faut craindre que l'onde de choc n'atteigne également les arts et l'éducation.
- Encore ta paranoïa socialiste ! Jusqu'à présent le National Endowment for the Arts et le National Endowment for the Humanities n'ont jamais été le théâtre de privations de la liberté d'expression conditionnant l'octroi de fonds fédéraux ! Blanche-Neige voit des nains partout et toi tu vois partout des atteintes au Premier Amendement de la constitution ! »
Les voilà affublés de l'hermine. La controverse était lancée et promettait l'ennui jusqu'à ce que les piques s'émoussent :
« Comment ! toi qui as reçu une formation juridique, tu ne me feras pas croire que tu as oublié les principes que les juges de la Cour suprême étaient encore à même d'affirmer, jusqu'à la fin des années 60, et en vertu desquels tout ce que le gouvernement ne peut faire dans le cadre d'une régulation directe, il ne peut pas non plus le faire en conditionnant la distribution de ses subsides.
- Quels indices de ces menaces peux-tu me fournir ? Rien ne laisse présager que la décision de la Cour influera sur l'attribution des subsides du National Endowment for the Humanities ! Tu sais pertinemment que la Cour a reconnu que l'Université est la sphère traditionnelle de libre expression fondamentale pour le fonctionnement de notre société, et que la marge de manuvre du gouvernement pour contrôler la liberté d'expression à travers la distribution de fonds est restreinte par le Premier Amendement. Rappelle-toi comment s'est terminée cette controverse puérile sur ce que vous, les gauchistes, aviez appelé la "clause d'obscénité" imposée par le National Endowment for the Arts.
- Comment ! Tu trouves naturel que les artistes doivent certifier que les fonds fédéraux qui leur sont attribués ne seront pas utilisés pour des travaux qui seraient considérés comme obscènes ! Il est beau, ton Premier Amendement !
- Je sais, je sais, mais les choses sont en passe de s'arranger puisqu'en janvier un tribunal de Californie a déclaré que cette exigence violait la constitution. Non seulement tout ça n'a rien à voir avec la question de l'avortement, mais encore tu sais que nous sommes en France, et la France ne s'embarrasse ni avec sa constitution, ni avec sa justice, et que personne ne viendra nous chercher de poux dans la tête.
Prochoice laissa tomber d'une voix lasse.
- Je ne pensais pas à Disney.
- A quoi peux-tu penser d'autre ?
- Au pays.
- Le pays ici, c'est nous. Ça n'est pas le moment de souffrir de nostalgie. Laissons l'absentéisme aux Français. »

 

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EURO DISNEY VOTRE EMPLOYEUR
IMAGINEZ-VOUS ASSOCIANT VOS TALENTS A L'UN DES PLUS GRANDS PROJET D'EUROPE
Grand par la taille : près de 2000 hectares tout autour de Paris. Grand par la durée : après l'ouverture en 1992, l'évolution du projet est d'ores et déjà planifiée bien après l'an 2000. Grand aussi par le recrutement qui commence aujourd'hui et portera d'ici 1992 sur 12000 personnes.
EURO DISNEY offrira à tous ses collaborateurs des carrières et des structures propres à toute entreprise française fonctionnant avec un dynamisme "à l'américaine".
Mais l'esprit DISNEY, c'est avant tout un appel permanent à la créativité, le dynamisme, la rigueur, le souci de la qualité et le respect des autres et de son environnement.
L'esprit DISNEY, c'est le modèle de l'entreprise de demain, un modèle d'excellence qui a l'avantage de s'adapter à chaque pays, parce qu'il est construit sur le talent et qu'au royaume du rêve, le talent est roi.

De retour à Paris, Héloïse et Pierre avaient passé toute la soirée à tourner et retourner en tous sens les hiéroglyphes que leur avait confiés Hégésippe. Mais rien n'y faisait.
A quoi pouvaient bien correspondre tous ces "Rés." ? S'agissait-il d'un réseau minitel ? D'une messagerie rose ? De systèmes d'armes russes dans le code OTAN ou américaines dans le code de ce qui fut le Pacte de Varsovie ? Non, la mode, sauf dans l'édition, n'était plus au roman d'espionnage.
A ce moment Héloïse songea à la réflexion d'Hégésippe : « C'est là qu'il faut creuser. » Où trouve-t-on des codes en littérature ? Sauf de l'avis des décodeurs, il n'y a pas de code mis à part dans les bibliothèques. Et il ne fallait pas chercher du côté des bibliothèques universitaires, auxquelles on peut tout demander sauf des livres, mais de la Nationale.
- Eh bien, peut-être s'agit-il du code de la Nationale et que, par exemple, Rés. ne signifie pas réseau mais réserve et que le code Ye... signifie... j'attends...
- Poésie française ?
- Pourquoi pas, puisque rien ne l'indique !

Tout l'été des nécrophiles venus du monde entier se presse à la Bibliothèque nationale et il fallut qu'Héloïse et Pierre se lèvent tôt le lendemain matin pour ne pas poireauter la demi-journée.
Au saut du lit Pierre marmonna dans le duvet d'Héloïse :
- J'ai fait un sacré cauchemar.
- Raconte.
- Monsieur le ministre de la Culture devenait président de la République. Après mille rodomontades anti-américaines, il recevait Mickey Mouse à l'élysée.
- Et alors ?
- Rien. C'est mon talon d'Achille. Je n'ai jamais su rêver qu'au vraisemblable.
La Bibliothèque nationale abrite une quantité astronomique d'attractions. Ses stucs et ses frontons ont encore quelque chose de radical-socialiste et l'on respire un parfum de symbolisme sous les arcatures métalliques à fines attaches. Derrière les cannelures fuselées des colonnes de Labrouste, les peintures de futaies se profile avec des airs d'évidence écologique. Héloïse et Pierre étaient des intrus dans la fête particulière qui avait lieu ici.
Il n'y avait plus qu'à se servir dans le sucrier de ces « calmes blocs ici bas chus d'un désastre obscur », comme leur soufflait Mallarmé, avec à l'esprit la correction qu'y apporte Francis Ponge : « "Calmes blocs ici bas chus d'un désastre obscur", peut-être mais ne le disant jamais. Disant seulement les calmes blocs, et leur permanence.»
Ils soupesaient avec émotion ces reliures cinéraires, tous ces poètes disparus que la France ne daignait plus relire - liquidation que l'étiage de l'édition française rendait encore plus révoltante.
En parcourant ces sonnets, ces odes, ces arbalètes et virelais, Héloïse se remémorait les vérités de l'imaginaire, qui apparaissent d'autant plus sûres qu'elles sont ensablées. A lire ainsi, penchés sur leurs lutrins, Héloïse et Pierre ressemblaient à des averroïstes égarés dans un siècle où de telles audaces n'étaient plus permises.
A force de patience, au bout de plusieurs jours passés sous les arcatures de Labrouste, voilà ce qu'il trouvèrent en regard des codes que leur avait livrés Hégésippe :

JLF Rés.Ye 2221
Jean de LA FONTAINE
Fables nouvelles et autres poésies de M. de La Fontaine. Paris, D. Thierry, 1671, In-12, pièces limin. 184 p., fig. gravées par François Chauveau.

SM Rés. m.Y2 .270
Stéphane MALLARMÉ
Contes indiens, avec un avant-propos du docteur Edmond Bonniot, Paris, L. Carteret, 1927. In-8°, 103 p., fig. et couv. en couleur par Maurice Ray.

GDN Rés. LK1. 650
Gérard de NERVAL
Promenades et souvenirs de Gérard de Nerval. Avec des gravures de Jacques Despierre, Paris, impr. de Despierre, 1931. in-4°, 79 p. fig. gra. et une suite complète de cuivres.

T Ye. 7305 - 7306
Thibaut IV
Comte de Champagne, roi de Navarre. - Les Poësies du Roy de Navarre, avec des notes et un glossaire françois, précédées de l'histoire des révolutions de la langue françoyse, depuis Charlemagne jusqu'à saint Louis, d'un discours sur l'ancienneté des chansons françoises, et de quelques autres pièces... - Paris, H.-L. et J. Guérin, 1742. 2 vol. in-8°, figure et pl. au T.I, musique au tome II.
- un autre ex., rel. maroquin bleu à grain long, aux armes du Baron J. de Rothschild.

CT/GL 8°Ye. 2212
CHRÉTIEN DE TROYES et GODEFROY DE LAGNY
Le Roman du Chevalier de la Charrette, par Chrétien de Troyes et Godefroy de Lagny - Reims, impr. de P. Régnier, 1849. In- 8°, XVII-206 p. (Collection des poètes de Champagne antérieurs au XVIe siècle. T. VII)

GD Rés. m. Ye. 17
Guillaume de Deguileville, Le Pèlerinage de vie humaine de Guillaume de Deguileville. Edited by J.J. Stürzinger... - London, Nichols and sons, 1893. In - 4°, XIV - 444 p., pl. en coul., fac-similés.
(Printed for the Roxburghe Club)

 

GL Rés. Ye. 1233
Guillaume de Lorris.- Le Rommant de la Rose, nouvellement reveu et corrigé, oultre les précédentes impressons... [Préface de Clément Marot]. On les vend à Paris par Galliot Du Pré... au moys de mars mil cinq centz XXIX... - Paris, 1529, In - 8°, 8 ff. non ch. et 303 ff.
ch. car. rom. à longues lignes, marque de Galliot Du Pré à la fin.

GM 8° Ye. 3735
GUILLAUME DE MACHAUT
Le Livre du voir-dit de Guillaume de Machaut, où sont contées les amours de Messire Guillaume de Machaut et de Peronnelle dame d'Armentières, avec les lettres et les réponses, les ballades, lais et rondeaux dudit Guillaume et de ladite Peronnelle publié sur trois manuscrits du XVIe siècle. Paris, Société des bibliophiles français, 1875. In -8°, XXXVI - 408 p. frontisp.

 

GP Z. 59969
Guiot de Provins
Des Guiot von Provins bis jetz bekannte Dichtungen, altfranzösisch und in deutscher metrischen Uebersetzung, mit Einleitung, Anmerkungen und vollständigem erklërendern Wörterbuch, herausgegeben joh. Friedrich Wolfart,... und San-Marte (A. Schultz). Halle, Verlag der Buchhandlung des Waisenhauses, 1861. In-8°-XII 402 p.

8 Ye. 5669
Claude GAUCHET
Le plaisir des champs avec la vénerie, volerie et pescherie, poème en quatre parties par Claude Gauchet. édition revue par Prosper Blanchemain,... [précédé d'une notice sur la vie et les uvres de Claude Gauchet, par Guillaume Colletet, et suivi du recueil des mots, dictions et manières de parler en l'art de vénerie] ­ Paris, A. Franck, 1869. In-16. XXXII - 376 p.
(Bibliothèque elzévirienne)

4°Yc. Pièce. 29
Pierre Abélard
Le Poème adressé par Abélard à son fils Astralabe. Notice par M.B. Haureau. Tiré des "Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque nationale et autres bibliothèques" tome XXXIV, 2e partie. - Paris, C. Klincksieck, 1893. In - 4° Pièce.

 

8°Z. 74
Eustache DESCHAMPS
uvres complètes de Eustache Deschamps, publiées d'après le manuscrit de la Bibliothèque nationale, par le Mis de Queux de Saint-Hilaire [et Gaston Raynaud]. - Paris, Firmin-Didot, 1878-1903. 11 vol. in-8.
(Société des anciens textes français)

Les recherches biographiques qu'Héloïse et Pierre effectuèrent ultérieurement dégagèrent le dénominateur commun entre ces auteurs : leurs origines briardes correspondant peu ou prou à ce que nous appelons aujourd'hui la Seine-et-Marne, un champ d'investigation compris donc entre la Marne au nord (Meaux) et la Seine au sud (Melun). Il leur restait à découvrir pourquoi Hégésippe avait choisi tel ou tel livre parmi les uvres de ces auteurs, mais cela allait demander de longs mois.
Héloïse commença l'exploration par les uvres d'Abélard. Elle ignorait qu'il fût aussi poète. Cette facette du personnage la surprenait d'autant qu'elle avait en mémoire les imprécations du théologien contre les poètes. Héloïse comprenait mal pourquoi Hégésippe, le poète, leur avait donné la référence d'Abélard, jusqu'à ce qu'elle découvre trois poèmes d'Abélard : Hymnarium, Planctus, et la Lettre à Astralabe, son fils fictif. C'est alors qu'elle se revit frémir à la lecture de cette phrase liminaire de La Nouvelle Héloïse : « Toute jeune fille qui lira ce livre est perdue ».
Pierre attaqua la montagne de références par la face La Fontaine. Il s'émerveilla de voir que l'auteur des fables, sur le compte duquel il n'avait que de vagues réminiscences scolaires, avait aussi commis des contes licencieux en vers. Il s'en régala. Quelle bonne idée de vendre de la poésie à l'insu du lecteur en l'estampillant conte ! Le grand Villiers de L'Isle-Adam perfectionnera le cheval de Troie en intitulant Conte d'amour une suite de sonnets, glissés sans préavis dans ses Contes cruels. Voilà le crime parfait : le lecteur est pris qui croyait prendre la prose. La Fontaine dans Le Songe de Vaux et les Amours de Psyché et Cupidon allait bien plus loin que les décorateurs de Disney.
Somme toute, les châteaux de Brie n'avaient aucune leçon d'imaginaire à recevoir du château de la Belle au Bois Dormant de Fantasyland. Héloïse et Pierre découvrirent le château de Vaux-le-Vicomte dont Madeleine de Scudéry dans sa Clélie décrit la splendeur et pour qui, hormis La Fontaine, Molière écrivit la comédie-ballet Les Fâcheux ; le château de Coulommier où Madame de La Fayette situe La Princesse de Clèves ; le château de saint-Ange où Voltaire construit sa Henriade ; le château de Maupertuis où vagabonde la Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier ; le château de Rubelles, sur lequel s'ouvre l'Indiana de Georges Sand ; le château de Nangis, théâtre du deuxième acte de la pièce de Victor Hugo, Marion Delorme; le château de Fontainebleau, que le Frédéric Moreau de l'Éducation sentimentale de Flaubert visite au bras d'une grisette ; le château de Lourps où Huysmans fait errer les personnages d'En rade et où Des Esseintes le décadent d'À Rebours a grandi; le château de Monthyon que la section de Péguy avait pour mission de prendre avant que le poète ne tombe... mais cette balle était aussi réelle que l'érection en Brie de Disneyland.

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IMAGINEZ EURO DISNEYLAND, LE ROYAUME DU RÊVE
Imaginez ce que 35 années de réussite incomparable dans l'art du divertissement familial peuvent apporter à la réalisation d'Euro Disneyland. En plus de cette expérience unique, le plus récent des parcs à thèmes Disney sera aussi le plus novateur en la matière de technologies de pointe. Lasers, informatique, son, vidéo,"Audio-Animatronics"(humanoïdes plus vrais que nature)..., toutes les techniques les plus sophistiquées vous emmèneront dans un monde en trois dimensions où vous voyagerez dans le temps et l'espace avec les célèbres personnages des dessins animés de Walt Disney. Fermez les yeux... Laissez-vous aller au rêve... Bienvenue au royaume magique d'Euro Disneyland !