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FRÉDÉRIC BASTIAT

 

Lettre à Victor Calmètes

du 12 septembre 1819

© Michel Leter & Presses de l'université libre de Paris, 2000
ISBN 2-914150-00-8

 

 

Bayonne, 12 septembre 1819 (1)

 

Nous nous trouvons, mon ami (2), dans le même cas : tous les deux nous sommes portés par goût à une étude autre que celle que le devoir nous ordonne; à la différence que la philosophie, vers laquelle notre penchant nous entraîne, tient de plus près à l'état d'avocat qu'à celui de négociant (3).
Tu sais que je me destine au commerce. En entrant dans un comptoir, je m'imaginais que l'art du négociant était tout mécanique et que six mois suffisaient pour faire de moi un négociant (4). Dans ces dispositions, je ne crus pas nécesssaire de travailler beaucoup, et je me livrai particulièrement à l'étude de la philosophie et de la politique.
Depuis je me suis bien désabusé. J'ai reconnu que la science du commerce n'était pas renfermée dans les bornes de la routine. J'ai su que le bon négociant, outre la nature des marchandises sur lesquelles il trafique, le lieu d'où on les tire, les valeurs qu'il peut échanger, la tenue des livres, toutes choses que l'expérience et la routine peuvent en partie faire connaître, le bon négociant, dis-je, doit étudier les lois et approfondir l'économie politique (5), ce qui sort du domaine de la routine et exige une étude constante.
Ces réflexions me jetèrent dans une cruelle incertitude. Continuerais-je l'étude de la philosophie qui me plaît, ou m'enfoncerais-je dans les finances que je redoute ? Sacrifierais-je mon devoir à mon goût et, mon goût à mon devoir ?
Décidé à faire passer mon devoir avant tout, j'allais commencer mes études, quand je m'avisai de jeter un regard sur l'avenir. Je pesai la fortune que je pouvais espérer et, la mettant en balance avec mes besoins, je m'assurai que, pour peu que je fusse heureux au commerce, je pourrais, très jeune encore, me décharger du joug d'un travail inutile à mon bonheur. Tu connais mes goûts; tu sais si, pouvant vivre heureux et tranquille, pour peu que ma fortune excède mes besoins, tu sais si, pendant les trois quarts de ma vie, j'irai m'imposer le fardeau d'un ennuyeux travail, pour posséder, le reste de ma vie, un superflu inutile.
... Te voilà donc bien convaincu que, dès que je pourrai avoir une certaine aisance, ce qui, j'espère, sera bientôt, j'abandonne les affaires (6).

 

Notes

1. Frédéric Bastiat est né à Bayonne, le 11 messidor an IX (30 juin 1801). Lorsqu'il écrit cette lettre, il a donc dix-huit ans. Orphelin à l'âge de dix ans, suite aux disparitions de sa mère, le 27 mai 1808, et de son père le premier juillet 1810, il se voit confié à son grand-père mais c'est la dévouée tante Justine qui l'élève.
Envoyé à l'école de Sorèze, Bastiat interrompt ses études à dix-sept ans pour entrer dans la maison de commerce de son oncle. De ce défaut de lauriers, il s'excusera plaisamment un jour, devant ses auditeurs de la salle Montesquieu, à Bordeaux : «...] Je vous ai prévenus, je ne suis pas orateur. Je n'ai pas fait mon cours de rhétorique, et je ne puis même pas dire comme Lindor
Je ne suis qu'un simple bachelier »
(Discours du 29 septembre 1846, reproduit partiellement dans le Journal des économistes d'octobre 1846 et dans le tome II de la deuxième édition des oeuvres complètes (1862), p.241 - ce discours sera l'objet du volume 176 de notre édition des oeuvres complètes).
Ce passage à Sorèze éclaire pourtant les origines littéraires de la vocation de Bastiat. Les écrits de Bastiat sont prodigues en parallèles entre la création artistique et littéraire et la création entrepreneuriale (que le socialisme universitaire a toujours monté l'une contre l'autre alors qu'elles répondent à la même métaphysique libérale - il n'est pas de création sans liberté, il n'est pas de liberté sans propriété de ses uvres d'où les textes prémonitoires de Bastiat sur les politiques culturelles (Cf. les Lettres à Lamartine [volumes 108 et 110]; le discours du 16 décembre 1847 sur la propriété littéraire, prononcé au cercle de la librairie [volume 260] et le fameux chapitre IV de Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas, intitulé "Théâtres. Beaux-arts" [volume 406].
Bien que, sous la Restauration, les romantiques aient épousé la cause légitimiste alors que les libéraux défendaient, paradoxalement l'héritage classique, nous concevons aujourd'hui que la défense du libre-échange se nourrit de la même axiologie que la liberté dans l'art... Les campagnes de Bastiat auraient-elles rencontré l'écho que l'on sait sans la vivacité de sa rhétorique ? Voici la synthèse que donne Ronce des dispositions littéraires de l'élève : « Qu'on ne croie point, toutefois, qu'en 1818, lorsqu'il prit congé de ses maîtres, ceux-ci pressentaient en lui le philosophe, l'économiste, le logicien, le remueur et semeur d'idées qu'il devait être. Quand il quitta l'école sans avoir obtenu, d'ailleurs le diplôme de bachelier, il apparaissait plutôt comme un dilettante des lettres, comme un fervent de la nature, de la ligne, de la couleur, du beau. c'était véritablement une âme d'artiste. Il possédait Corneille, Racine et tous nos classiques. Pour connaître les richesses des littératures étrangères, pour pouvoir lire Dante et Cervantès dans leurs textes, il avait appris l'italien et l'espagnol; la langue de Shakespeare lui était également familière. Enfin, il s'était essayé, non sans succès, dans la poésie : et nul n'excellait comme lui à rendre sur le violoncelle une symphonie de Mozart ou une sérénade de Haydn.» (P. Ronce, Frédéric Bastiat, sa vie, son oeuvre, Paris, Guillaumin, 1905, p.13).

2. Bastiat se lia d'amitié avec Victor Calmètes à l'école de Sorèze. Il se privait des jeux de son âge pour tenir compagnie à Calmètes qu'une santé fragile tenait à l'écart des récréations. Ce dévouement suscitait la sympathie au point que Bastiat et Calmètes avaient obtenu l'autorisation de rendre des copies communes signées de leurs deux noms.

3. Cette inclination ne préfigure-t-elle pas le ressourcement juridique du libéralisme entrepris par Hayek et Rothbard ?

4. P. Ronce nous apprend que la profession de négociant était prisée chez les Bastiat depuis le seizième siècle. Comme le précise Jean-Claude Paul-Dejean dans sa chronologie ( in Actes du congrès de Bayonne sur Frédéric Bastiat et le libéralisme), son grand-père avait fondé une maison de commerce à laquelle il associa son fils Pierre et son gendre Henri Monclar. P. Ronce précise qu'« Il expédiait des vins en Belgique, trafiquait de la laine et du coton avec l'Espagne et le Portugal et se livrait à des opérations de banque» (P. Ronce, Op. cit., p.3.).
Sa maison fit faillite en raison notamment des difficultés suscitées par la campagne napoléonienne en Espagne (ainsi, bien avant d'avoir élaboré sa théorie économique, Bastiat a-t-il pu saisir intimement la relation entre la paix et le libre-échange qu'il développera notamment dans le chapitre XIX des Harmonies économiques [volume 455] et dans sa Lettre du 17 août 1850 au président du congrès de la paix de Francfort [volume 422].
Le 17 septembre 1818 soit, à quelques jours près, un an avant cette lettre, Frédéric Bastiat, sortant de Sorèze, entrait dans la maison de commerce de l'ancien associé de son père, Monsieur Henry de Monclar.

5. A cette époque, Bastiat lit Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations d'Adam Smith, La Logique de Destutt de Tracy, le Traité d'économie politique de Jean-Baptiste Say (voir la note qui est consacrée à cette lecture dans le deuxième volume des oeuvres complètes, Lettre à Victor Calmètes du 5 mars 1820). La correspondance de Bastiat témoigne qu'il eut entre les mains la revue Le Censeur (1814-1815) rebaptisée Le Censeur européen (1817-1819) après les Cent Jours. Cette revue diffusa les idées libérales qui triomphèrent en 1830 (On y trouvait les signatures de Charles Comte, Dunoyer et Augustin Thierry).

6. Bien que n'obtenant pas les résultats escomptés, Bastiat n'abandonna cette activité commerciale qu'à la fin de 1824. A cette date, il songea à se rendre à Paris, tel le futur Lucien Chardon (Rubempré) des Illusions perdues de Balzac, pour s'adonner à l'étude solitaire qui semblait répondre à son ardente vocation. Or, la maladie de son grand-père différa ce projet. Bastiat vint s'établir à Mugron où le décès de son grand-père le plaça à la tête d'un domaine. Bastiat était désormais agriculteur et il ne quittera définitivement les affaires qu'en 1831 lorsqu'il sera nommé juge de paix du canton de Mugron. Ces expériences auront été déterminantes pour sa compréhension intime des ressorts de la liberté créatrice, de ces savoirs tacites qui, pour Ludwig von Mises, sont l'objet de la praxéologie et sans lesquels l'économie se réduit à une mécanique ou à une doctrine.